Accord UE-Mercosur : le renard brésilien "JBS" bientôt dans le poulailler européen ?
Alors que l’accord UE-Mercosur vient d’entrer en vigueur de manière provisoire, un règlement d’exécution renverse les règles sur les "contingents tarifaires agricoles" qui devraient profiter aux géants brésiliens.
© Adobe stock/ Elevage de poulets à Eunápolis au Brésil
Signé le 17 janvier 2026 à Asuncion après vingt-cinq ans de négociation, l’accord commercial UE-Mercosur est entré en application de manière provisoire le 1er mai, avant même l’avis de la Cour de justice de l’UE saisie en janvier et le vote du Parlement européen. La Commission reste campée dans son optimisme. Cette entrée en vigueur "supprimera ou réduira considérablement les droits de douane sur les principales exportations de l'UE, telles que les voitures, les produits pharmaceutiques, le vin, les spiritueux et l'huile d'olive, créant ainsi immédiatement de nouvelles opportunités pour les entreprises de l'UE dans l'une des plus grandes zones commerciales du monde", s’est-elle empressée de dire, rappelant que cet accord de libre-échange permet de constituer un marché de plus de 700 millions de personnes. Alors qu’il a suscité de vives oppositions, en particulier chez les agriculteurs, ce satisfecit de la Commission est pourtant mis à mal par une étude du collectif CAN (Climate Action Network) Europe, publiée le 28 avril. "L'UE verrait peu ou pas d'avantages en termes de croissance", estiment les deux auteurs, anciens économistes de la Cnuced (Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement), Orsola Costantini et Alex Izurieta, à rebours des pronostics de la Commission. En raison de la pression à la baisse sur les salaires, l’accord pourrait entraîner "un transfert annuel allant jusqu'à 60 milliards d'euros des salaires vers les profits des entreprises dans l'UE une fois pleinement mis en œuvre".
"Un mécanisme de conquête"
Il pourrait également entraîner un accroissement des inégalités, en particulier au détriment des fermes de petite et moyenne taille, des économies régionales et des salariés des secteurs les plus exposés. Si la Commission maintient que les agriculteurs vont bénéficier de l’extinction des droits de douane, avec une augmentation de 50% des exportations agroalimentaires de l'UE dans la région, l’étude conclut à un tout autre scénario. Même une faible baisse des prix de production agricole pourrait plonger "des milliers d’exploitations dans une situation de vulnérabilité économique". Ce qui entraînerait "une concentration accrue des terres dans le secteur agricole et la domination des grandes entreprises agroalimentaires". Enfin, les auteurs doutent de l’effet à la baisse sur les prix de l’agroalimentaire, car "dans des chaînes d'approvisionnement alimentaire très concentrées", "les gains sont plus susceptibles d'être captés par les grands transformateurs et distributeurs".
L’Ecole de pensée sur la guerre économique (EPGE) va même plus loin. Dans une note qui vient d’être publiée, elle estime que "le Mercosur est bien plus qu’un accord commercial", "c’est un mécanisme de conquête". Derrière cette stratégie de conquête, trois initiales : JBS, le mastodonte brésilien du secteur de la viande, qui emploie 250.000 salariés dans le monde et est capable d’abattre 74 millions de volailles par jour. "Dirigé par les frères Batista, il concentre les polémiques les plus graves du secteur agroalimentaire mondial : élevage illégal sur terres autochtones, maltraitance animale documentée, corruption active à grande échelle, séjours répétés en détention et accords de coopération judiciaire avec plusieurs parquets", dénonce l’EPGE. Ce qui n’a pas empêché ses dirigeants d’être reçus à l’Elysée en novembre 2025.
Cartel de la volaille
Or, révèle la députée européenne Céline Imart (PPE), agricultrice dans le Tarn, un changement de règles vient d’avoir lieu en catimini qui pourrait faire la part belle à ce groupe. En effet, un comité technique du Conseil européen a arrêté, le 20 avril, le règlement d’exécution de l’accord qui renverse la logique des "contingents tarifaires agricoles" (TRQ). Seuls trois pays s’y sont opposés : la France, la Pologne et la Hongrie. Jusqu’ici, l’UE distribuait les licences d’importations à des entreprises sur son territoire, lesquelles pouvaient sélectionner les fournisseurs de leur choix. "Avec ce règlement d’exécution, on renverse complètement le système : les pays du Mercosur distribueront les certificats aux exportateurs selon leurs propres règles. Et auront tendance à favoriser des géants de l’exportation tels que JBS", alerte la députée, auprès de Localtis, n’hésitant pas à parler de "cartel". JBS pourrait ainsi rafler 85 à 90% des nouveaux contingents sur la viande, estime-t-elle. D’autant qu’il y a déjà eu un précédent avec le géant du poulet ukrainien MHP qui s’est livré à une offensive dans le secteur de la volaille en Europe avec les rachats du Slovène Perutnina Ptuj et de l’espagnol Uvesa. Et ce avec le soutien financier des institutions européennes, dont la BERD (Banque européenne pour la reconstruction et le développement).
"Ce nouveau mécanisme accorde un pouvoir économique accru aux autorités et aux opérateurs des pays du Mercosur, créant une asymétrie supplémentaire dans un accord déjà déséquilibré, au détriment des producteurs européens", fustige également l’eurodéputé belge Benoît Cassart (Renew Europe), dans une lettre adressée aux commissaires Christophe Hansen (agriculture), et Wopke Hoekstra (Climat).
Effet de levier
Selon lui, la Commission sous-estime "l’effet de levier" : "les contingents à droits réduits permettent à certains grands exportateurs d'entrer plus facilement sur le marché européen et de sécuriser des débouchés. Une fois ces relations commerciales établies, ils peuvent ensuite augmenter leurs volumes en exportant au-delà des contingents, cette fois-ci à droits pleins, mais toujours vers les mêmes acheteurs."
Or, le risque est que ce règlement d'exécution devienne la règle des accords de libre-échange que l'Union européenne signe à tout va. Dans une question écrite, Céline Imart a tenté d’alerter la Commission, lui demandant si elle avait "réalisé une évaluation complète des risques liés au renforcement" de tels acteurs, quelles "garanties concrètes et vérifiables" elle avait prises "pour assurer une concurrence loyale, au regard des implications potentielles pour la souveraineté alimentaire de l'Union".
Pour l'EPGE, cette affaire est une illustration de plus de la "guerre économique" que l’UE refuse de livrer. Les mesures de sauvegarde sont arrivées après signature de l’accord UE-Mercosur. Sans doute pour faire accepter l’accord au Conseil. "L’Europe négocie l’ouverture, puis tente d’en réparer les dommages. Cette séquence, répétée, est la marque d’une posture défensive qui ne sait pas se transformer en riposte", estiment les auteurs.