"Bifurcation écologique" : quel chemin emprunter vers la sobriété ?

Aux Assises européennes de la transition énergétique, pour réussir la "bifurcation écologique", l’on a sans surprise parlé moyens : rénovation des bâtiments et de l’éclairage public, réseaux de chaleur, menus végétariens, ZFE… Mais l’on s’est aussi beaucoup attardé sur la nécessité de repenser le modèle existant – sans sobriété, point de salut – et sur la façon de conduire le changement espéré, entre appropriation et coercition. Non sans poser la question, en toile de fond, du fonctionnement démocratique.

"Il faut être conscient que nous sommes dans une phase d’entraînement à des chocs qui vont être de plus en plus violents – le covid en a été un petit (sic) – et les changements de mode de vie vont être de plus en plus forts. (…) Il y a une addiction de la société à la surconsommation. L’enjeu, c’est comment faire dégonfler la bulle spéculative de surconsommation sans qu’elle éclate, sachant que les bulles spéculatives ont plutôt vocation à éclater…" C’est en ces termes que le maire de Grenoble, Éric Piolle, a posé le débat lors d’une table ronde consacrée à "ces collectivités qui n’ont pas peur de moins consommer", organisée ce 31 mai dans le cadre des "Assises européennes de la transition énergétique" à Genève. Cet enjeu, quantifié par Sébastien Javogues, vice-président du pôle métropolitain du genevois français, "c’est de passer de 12 tonnes de carbone annuelles par habitant à 1 ou 2 et de 20 à 24 tonnes matières à une fourchette de 3 à 6". Pour atteindre l'objectif, plusieurs élus ont égrené les recettes qu’ils mettent en œuvre sur leurs territoires, désormais bien connues compte tenu de "la massification des collectivités aujourd'hui concernées", selon Nicolas Garnier, délégué général d’Amorce : renforcement de l’efficacité énergétique, promotion de l’autoconsommation, déploiement des énergies renouvelables "partout où on a la main", a appuyé Claudine Bichet, vice-présidente de Bordeaux Métropole, développement de l’économie circulaire… Le tout devant être conduit "dans une approche globale, intégrée, actionnant tous les leviers", a souligné Gérard Blanchard, vice-président de La Rochelle Agglo.

Le "cool et le ringard"

Des actions indispensables, mais insuffisantes, alerte toutefois Sébastien Maire, délégué général de France Ville durable. Il met en avant la nécessaire recherche de la sobriété : "C’est le levier le plus difficile culturellement, mais le plus impactant, le plus efficace… et le moins cher" pour réussir "la bifurcation écologique" — parler de transition étant beaucoup trop faible par rapport aux enjeux et délais", estime-t-il. Il précise : "La sobriété, c’est se poser la question des besoins, c’est décider de ce que l’on ne fait plus. Donc on économise tout de suite." Une équation qui explique selon lui que "le premier soutien de cette politique dans les collectivités sont les directeurs des finances, alors qu’ils ne l’étaient pas des politiques de développement durable, considérant que le verdissement du fonctionnement, sans remettre en question les usages, c’était juste 20% de dépenses en plus". Reste qu’avant "d’embrayer sur la question des besoins", il faut, avertit-il, en passer "par la redéfinition collective et un débat public sur nos imaginaires collectifs de nos visions du futur". Plus concrètement, remettre en question "nos représentations du confort, de la réussite sociale, etc.". Ou dit autrement par Éric Piolle, "redéfinir ce qui est cool et ce qui est ringard".

Révolution culturelle

Un défi d’ampleur, d’autant que, juge Claudine Bichet, "l’idéologie enferme trop certains". Pour y remédier, elle indique que sa métropole met en place "une formation systématique des agents et des élus", estimant qu'il n'est "pas normal que des formations poussées pour les élus et les dirigeants de ce pays ne soient pas obligatoires sur le climat et la biodiversité", alors "qu’il faut en passer par là pour être des décideurs éclairés". Pour Sébastien Maire aussi, "la formation est indispensable. C’est le tout premier levier, fondamental et pas très compliqué à mettre en œuvre". Il précise qu’elle doit également viser la population, et "ne pas porter uniquement sur les conséquences de l’anthropocène, mais inclure aussi ses causes".
Pour "rencontrer l’adhésion de la population", Frédérique Perler, maire de Genève, insiste pour sa part sur "la nécessité d’intégrer le dialogue et la participation des citoyens", ce qui implique "la création de nouveaux métiers dans l’administration". Mais pour Sébastien Javoques, s’"il faut qu’il y ait de l’appropriation", il faut aussi que les élus "assument leur rôle" – entendre, passer outre les souhaits de leurs concitoyens –, soulignant "le trait subtil entre démocratie et intérêt général". "Il faut accepter de prendre un peu la foudre. Ça vitalise, ça donne de l’énergie", plaide à son tour Éric Piolle. Le maire de Grenoble fait d’ailleurs "le pari que ceux qui auront tenu des positions parfois mal comprises tout de suite font faire des sauts dont tout le monde sera fier par la suite". Et pour convaincre "ceux qui ont peur de prendre des risques dans une logique purement électoraliste", il relève "que des 25 plus grandes villes de France, nous sommes les seuls sortants à avoir gagné des voix entre 2014 et 2020 – plus de 30% au premier tour –, alors que la moyenne des voix perdues est pour les autres de 30%". Pour Sébastien Maire, il est notamment temps de "commencer à interroger les stratégies de développement économique : accueillir des activités moins énergivores peut être un choix politique". Il concède néanmoins qu’il est encore "très difficile pour des élus locaux de refuser des emplois carbonés".

"Étoiles et cailloux blancs"

"Il faut du courage politique, sinon on n’anticipe pas et on ne prend pas nos responsabilités", convient Jean-François Caron, président de l’Association de promotion de la Fabrique des transitions et maire de Loos-en-Gohelle, ville "terre de charbon" des Hauts-de-France que l’Ademe a désigné comme "premier démonstrateur national de conduite de changement" et qui aspire à devenir la première ville solaire de France. Mais l’élu semble douter de la pertinence de vouloir faire le bonheur de ses concitoyens contre leur gré. "Depuis ce matin, on parle morale, contrainte… On a besoin d’un rêve, de mettre les gens en mode désir", insiste-t-il. Lui est convaincu que "la réponse est dans la coconstruction. Quand les gens commencent à regarder eux-mêmes comment on pourrait faire, ils intègrent les contraintes et portent le projet". Et de livrer sa recette : "Pour faire la transition, on a besoin d’étoiles qui brillent dans le ciel et qui nous font envie. Mais si on ne peut y accéder, cela crée de la frustration. On a donc aussi besoin de cailloux blancs qui balisent le chemin." Une démarche de "petits pas" – des "petites victoires" chères au monde de l’entreprise – qui semble couronnée de succès. Evoquant le plan solaire citoyen, porté par la société "Mine de soleil" dont les habitants peuvent devenir actionnaires, Jean-François Caron confesse : "Nous avons trop d’argent."

 

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