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Édouard Philippe : "Organiser notre vie collective avec le virus"

S'exprimant longuement dimanche aux côtés du ministre de la Santé, le chef du gouvernement a exposé "les principes" qui devront dicter le "plan" de déconfinement qu'il présentera "à la fin du mois d'avril". En prévenant que les choses devront se faire de façon très progressive. La politique de "prévention" reposera sur la poursuite des gestes barrière, les tests et "l'isolement des porteurs du virus". Les écoles "n'ouvriront pas partout le 11 mai dans les mêmes conditions". Le port du masque pourrait être obligatoire dans les transports publics. Olivier Véran a annoncé que les visites en Ehpad sont de nouveau autorisées.

Les Français ne retrouveront "pas tout de suite et probablement pas avant longtemps" leur "vie d'avant", a averti dimanche Édouard Philippe en esquissant les principes d'un déconfinement extrêmement progressif à partir du 11 mai.
Alors que l'épidémie poursuit une "lente décrue" en France, avec 395 décès supplémentaires en 24 heures (19.718 au total) mais un nombre de patients hospitalisés et en réanimation en léger reflux, "nous ne sommes pas sortis de la crise sanitaire", a prévenu le Premier ministre. "Nous allons devoir apprendre à vivre avec le virus", a-t-il répété.

Édouard Philippe s'est exprimé durant deux heures aux côtés d'Olivier Véran, le ministre de la Santé, dans le cadre d'une "conférence de presse" – retransmise en direct à la télévision, en présence d'une seule journaliste invitée à relayer les questions de ses confrères – organisée ce dimanche 19 avril en fin d'après-midi dans la foulée du point quotidien de Jérôme Salomon, le directeur général de la santé.
Il ne s'agissait pas pour lui de présenter le "plan" de déconfinement dont Emmanuel Macron lui a confié la préparation. Cela, ce sera pour "dans les 15 jours qui viennent", "à la fin du mois d'avril". D'où de nombreuses réactions de déception. Certains attendaient visiblement davantage de cette prise de parole.
L'objectif était uniquement d'exposer "les principes, les grandes règles" qui devront dicter la façon d'"organiser notre vie collective avec le virus". Et donc aussi de préparer les esprits : le 11 mai ne sera bien que le début d'une deuxième "phase". Ceci, après un long exercice de pédagogie à deux voix, graphiques à l'appui, visant à rappeler la "stratégie" sanitaire adoptée ces dernières semaines par la France ("aplanir la courbe" et augmenter les capacités de réanimation, éviter que l'ensemble des régions françaises ne passent dans le rouge). Un exercice auquel avait également été conviée l'infectiologue Florence Ader, qui coordonne les essais cliniques Discovery, pour évoquer notamment "ce que l'on sait" du virus et ce que l'on ne sait pas (dont le fait que la maladie soit ou non immunisante). Après un rappel, aussi, de ce qui a été mis en œuvre pour atténuer le "choc économique" (chômage partiel, prêts garantis par l'État, fonds de solidarité) et son impact social (maintien des prestations, prolongation de la trêve hivernale, hébergement d'urgence, aide exceptionnelle aux familles les plus démunies qui sera versée le 15 mai…).

• Visites en Ehpad de nouveau possibles

S'agissant des jours et semaines à venir – les trois semaines de poursuite du confinement –, une nouveauté, annoncée par Olivier Véran : le rétablissement "à partir de" ce lundi 20 avril d'un "droit de visite pour les familles" dans les Ehpad. "Ce droit de visite, très encadré, pourra s'appliquer dans les mêmes conditions pour les établissements qui accueillent des personnes en situation de handicap", a ajouté le ministre.
Dans son allocution du 13 avril, Emmanuel Macron avait uniquement évoqué la possibilité de visites pour les personnes en fin de vie, mais la pression s'était faite de plus en plus forte pour envisager des possibilités plus larges (l'AD-PA, la FNAPAEF qui avait d'ailleurs écrit au Premier ministre…), les professionnels étant nombreux à rapporter des cas de "syndromes de glissement" parmi les personnes âgées hébergées privées de toute visite.
Rappelant qu'à l'heure actuelle "45% des Ehpad ont signalé au moins un cas de Covid positif sur le territoire", Olivier Véran a précisé que la décision de réorganiser des visites avait été prise après consultation des "sociétés savantes" et des "représentants des organismes de ces établissements". "Nous avons élaboré ensemble des recommandations nouvelles qui permettront l'organisation dans les territoires" de ce droit de visite. "Ce sera à la demande du résident, ce sera dans des conditions extrêmement, vous l'imaginez, limitées, pas plus de deux personnes de la famille (...), ce sera sous la responsabilité des directions d'établissements qui devront dire à la famille lorsque ce sera possible et dans quelles conditions", a énuméré le ministre, évoquant "l'impossibilité maintenue de toucher la personne".
Il a par ailleurs assuré que la campagne de tests en Ehpad, annoncée il y a quinze jours, s'était enclenchée : "Cette semaine, 50.000 tests ont été programmés et réalisés".
S'agissant des personnes âgées et/ou fragiles à domicile, il a insisté sur "la continuité des soins essentiels" grâce notamment à la télémédecine et sur la "lutte contre l'isolement" assurée par "l'État, les départements, les communes" (livraison de repas, courses, appels téléphoniques…).

Deux "principes", deux "conditions", trois "axes"…

Sachant que l'après 11 mai, donc, ne sera pas "le retour à une vie totalement normale" et devra répondre à "un mécanisme progressif", Edouard Philippe a exposé les fondamentaux guidant les choix qui seront pris d'ici la fin du mois. Deux "principes", tout d'abord : "préserver la santé des Français" et "assurer la continuité de la vie de la Nation" (nourriture, énergie, transports, éducation…). Et deux "conditions" : "rétablir la capacité d'accueil des hôpitaux" (autrement dit faire en sorte que "cette capacité ne soit pas à nouveau soumise à une trop forte pression") et "limiter au maximum la circulation du virus" (faire en sorte que le taux de reproduction de base du virus, le R0 ou "R zéro", reste inférieur à 1, sachant qu'il est actuellement, du fait du confinement, de 0,6).
Dans la mesure où "la population n'est pas immunisée", où il n'y aura "pas de vaccin rapidement" et où il n'existe "à ce stade pas de traitement efficace connu", le seul "instrument" activable est bien "la prévention", qui reposera sur "trois axes" : les gestes barrière, les tests et "l'isolement des porteurs du virus". "S'il n'y a pas les trois axes, alors ce sera une politique incomplète", a prévenu le chef du gouvernement.

• Masques grand public : "distribution initiale" par les pouvoirs publics

Le masque grand public est désormais considéré comme un "complément" reconnu des gestes barrière, sans les remplacer. Bientôt, 17 millions de masques "grand public" seront produits par semaine en France et distribués, est-il assuré. Comment ? C'est encore à préciser. "L'État français a mobilisé les industriels" pour produire des masques en tissu lavables, répondant aux normes, offrant "une niveau d'efficacité intéressant", a indiqué Olivier Véran : il s'agit pour l'État de jouer un rôle d'"amorçage" et d'"encourager la capacité des collectivités locales" et, "pourquoi pas", celle de la grande distribution. "C'est un sujet compliqué", a reconnu Edouard Philippe, avec des initiatives "d'acteurs très différents" : " les employeurs, les collectivités qui prennent des initiatives que je salue, la grande distribution… nous devons coordonner tout cela", a-t-il déclaré, assurant faire "confiance aux élus locaux pour que les choses s'organisent". L'idée serait que "les pouvoirs publics assurent la distribution initiale", puis, dans un second temps, qu'intervienne l'achat en grande distribution.
Nombre de départements et de communes comptent effectivement fournir à leurs habitants masques grand public en tissu aux normes Afnor. Jeudi 16 avril lors d'une audition des trois principales associations d'élus locaux, Dominique Bussereau, le président de l'Assemblée des départements de France, avait estimé que les initiatives seront complémentaires : les départements "paieront le premier" masques que les communes ou associations fourniront le deuxième.
On sait que la maire de Paris, Anne Hidalgo, a annoncé la distribution gratuite aux Parisiens, en pharmacie, de 500.000 masques en tissu lavables dès la fin avril et de plus de 2 millions courant mai.
Concernant les masques pour les soignants, le "pont aérien" d'importations chinoises a atteint 85 millions de masques cette semaine - soit deux semaines de consommation -, ce qui reste trop peu, a reconnu Olivier Véran. Cela doit toutefois permettre de commencer à distribuer des masques également aux professions paramédicales.

• Tests : également en cas de "contact"

Il faudra "tester beaucoup et rapidement" pour "casser la chaîne de transmission du virus", a insisté Édouard Philippe. L'objectif du gouvernement est de pouvoir proposer 500.000 tests par semaine d'ici le déconfinement (contre environ 25.000 par jour actuellement) "si vous êtes porteur de symptômes (...) ou si vous avez été en contact rapproché d'une personne dont on sait qu'elle est malade", selon Olivier Véran, en notant que ces tests pourraient être réalisés dans les laboratoires de ville, les hôpitaux, mais aussi en "drive" sur des parkings.
Lors de son allocution télévisée lundi dernier, le président de la République avait évoqué ces tests pour les personnes "présentant des symptômes", mais pas pour les personnes ayant été en contact avec des malades identifiés. Le président du Conseil scientifique, Jean-François Delfraissy, a depuis plaidé pour que ces personnes asymtomatiques craignant d'avoir été contaminées puissent être testées.

• Isolement en hôtel

Une fois un cas positif identifié, une "mécanique" sera enclenchée pour avertir la personne contaminée, mais aussi faire du "tracing", c'est-à-dire identifier et prévenir les personnes ayant été en contact rapproché avec le malade. Des équipes dédiées seront chargées de détecter les malades, ainsi que l'application de traçage numérique Stop Covid, si sa mise en oeuvre est confirmée.
En cas de test positif, avec ou sans symptôme, les "porteurs du virus" seront invités à rester isolés, soit à domicile - mais sans sortir et, pour ceux qui ne vivent pas seuls, sans que leurs proches ne sortent - ou dans un hôtel mis à disposition.
L'Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), et l'agence régionale de santé (ARS) d'Île-de-France ont déjà lancé cette semaine un dispositif pilote de suivi des malades ne présentant pas de symptômes graves, qui prévoit la possibilité d'hébergement dans des hôtels ou des centres dédiés, notamment quand rester à domicile fait courir à ces personnes des risques de contamination de leurs proches.

• Transports masqués

Édouard Philippe a ensuite listé plusieurs des sujets "délicats" qu'étudie actuellement l'équipe pilotée par Jean Castex chargée de travailler au futur "plan" en consultant tous les acteurs, dont les collectivités locales. À commencer par la question des transports publics, pour lesquels devra être étudié tout ce qui permettra la distanciation… et pour lesquels est envisagée une "probable" obligation du port du masque. Il s'agit d'ailleurs de la seule mesure obligatoire évoquée ce dimanche.

• Entreprises : poursuivre le télétravail

Après le 11 mai, "il faudra maintenir le télétravail" dès que cela s'avère possible, a dit Édouard Philippe. Sans préciser s'il s'agira d'une obligation ou d'une recommandation et sans indication de durée. Lorsque le télétravail n'est pas envisageable, les entreprises devront prévoir des "règles d'organisation" adaptées, sur la base des guides réalisés par les branches professionnelles.

• Commerces ouverts mais prudents

Hormis les cafés et restaurants, les autres commerces pourront rouvrir, mais à condition là encore de mettre en place gestes barrière et distanciation : files d'attente avec plus d'un mètre entre les clients, gel hydro-alcoolique...

• Écoles : différenciation selon les territoires

S'agissant de la question "sensible" de la réouverture des établissements scolaires, le ministre de l'Education a d'ores et déjà commencé à discuter avec les syndicats, les représentants des parents d'élèves et les associations d'élus afin de déterminer "la bonne méthode", a souligné Édouard Philippe, insistant d'emblée sur le fait que les choses seront "progressives", que les établissements "n'ouvriront pas partout le 11 mai dans les mêmes conditions". "Nous devons travailler sur toutes les hypothèses", il n'y a "pas de décision à ce stade".
Si "nous devons commencer à rouvrir les écoles", a déclaré le Premier ministre, c'est notamment parce que "5 à 10%" des élèves sont actuellement "privés de tout contact avec l'école" malgré l'enseignement à distance. "C'est dangereux pour la cohésion de la Nation", a-t-il jugé.
Parmi les "scenarii" étudiés, une approche "différenciée selon les territoires" :  "Dans certains départements, il n'y a eu quasiment aucun cas (de Covid-19) et l'on peut considérer qu'après deux mois de confinement, cette situation sera préservée. On peut imaginer que dans ces territoires, l'ouverture se fasse plus rapidement et de façon plus large que là où la situation est plus compliquée."
Une autre hypothèse envisagée est celle d'un retour à l'école "par moitié de classe", afin d'alterner "une semaine sur deux" le "lien physique et intellectuel avec le professeur". Troisième hypothèse : "l'utilisation des locaux de façon différente en utilisant des espaces plus larges que les seules classes pour faire cours."
Pour l'heure, plusieurs élus locaux ont affirmé se refuser à rouvrir les écoles à cette date. La maire de Lille par exemple, Martine Aubry, a déclaré qu'elle ne "voyait pas" comment cela serait possible. Édouard Philippe a assuré comprendre "l'impatience et l'inquiétude" des élus locaux face à "tellement de questions qui se posent".

• Publics vulnérables confinés plus longtemps ?

Les personnes âgées devront-elles restées confinées plus longtemps ? L'Élysée avait assuré dès vendredi soir qu'Emmanuel Macron "ne souhaite pas de discrimination" envers les personnes âgées et "en appellera à la responsabilité individuelle" de chacun à cette date. C'est la ligne qui a été confirmée dimanche. "Les recommandations de confinement demeurent mais selon un principe de responsabilité", a résumé Olivier Véran qui prévoit de "multiplier les messages" en direction des "plus fragiles" et des personnes âgées.

• Municipales

"La loi qui a été votée par le Parlement le 23 mars a prévu un système dans lequel le 23 mai - pas avant, pas après - nous dirons si le deuxième tour des élections municipales peut se tenir à la fin du mois de juin", a rappelé le chef du gouvernement. "Aujourd'hui, au moment où je vous parle, je ne sais pas si les élections pourront se tenir à la fin du mois de juin. Peut-être, mais je ne le sais pas", a-t-il ajouté. Si tel n'est pas le cas, alors ce deuxième tour aura lieu "après août, en septembre ou en octobre"… ou plus tard encore, tel que certains le préconisent. Il y a "des visions très différentes", a constaté Édouard Philippe.
La ministre de la Cohésion des territoires, Jacqueline Gourault, avait considéré dimanche matin que "le réalisme conduisait" à ce que le second tour ait lieu "sûrement après l'été". "Nous pensons qu'il sera difficile de tenir les élections au mois de juin", avait-elle expliqué sur France 3. "Avant, il y aura la mise en place des conseils municipaux des 30.000 communes où ils ont été élus au premier tour qui se fera avant l'été", "au mois de juin et même si c'était possible un peu avant", avait ajouté Jacqueline Gourault.

• Maire, préfet... et Parlement

Le Premier ministre a insisté sur le rôle central des collectivités : "le couple maire-préfet sera au cœur du dispositif" pour déterminer et mettre en œuvre le futur plan, qui devra laisser une large place aux adaptations locales. Un débat parlementaire sera organisé "début mai" sur les conditions de ce déconfinement.

 

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