Urbanisme / Participation des habitants - L'architecte Ricardo Bofill à la rencontre des habitants d'une de ses utopies urbaines
L'architecte catalan Ricardo Bofill a rencontré en mai dernier, au cours d'une réunion publique, les habitants d'une cité de démesure - ou d'un "palais" comme il l'aime à l'appeler - qu'il a conçue en 1978 à Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis) pour tenter de réfléchir au moyen de la rendre plus vivable, selon une journaliste de l'AFP.
Longtemps délaissés car promis à la démolition, les "Espaces d'Abraxas", un ensemble de 600 logements répartis dans trois bâtiments d'architecture néo-classique (le Théâtre, l'Arc et le Palacio), ont été classés en janvier 2016 parmi les quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV), relançant l'intérêt de la commune pour cette cité dortoir.
La maire (LR), Brigitte Marsigny, a ainsi décidé d'associer le célèbre architecte - à qui l'on doit, en France, la place de Catalogne à Paris ou encore le quartier Antigone à Montpellier - au projet de réhabilitation porté par la ville, la région Ile-de-France, l'Agence nationale de rénovation urbaine (Anru) et des partenaires privés.
Denses, massifs, austères, anxiogènes, les Espaces d'Abraxas ou Alcatraz comme les nomment certains, ne font pas l'unanimité auprès de leurs habitants, même s'ils ont décidé de sauver leur lieu de vie. Locataire du fameux "palais", un bâtiment haut de 18 étages qui a servi de décor pour plusieurs scènes du film culte d'anticipation "Brazil", de Terry Gilliam, une habitante ne cache pas sa frustration à l'issue de la réunion publique : "Où sont les bailleurs? Pourquoi ils ne sont pas venus ? J'ai entendu un exposé sur l'architecture, mais rien sur l'insécurité, les squats, l'état des parties communes, les pannes d'ascenseur, etc." Propriétaire d'un duplex traversant au 17e étage, qui jouit d'une vue imprenable sur la capitale, Barbara espère que le projet de rénovation urbaine palliera le manque de commerces et de services publics : pas de crèche, de cabinets médicaux, d'aire de jeux, d'espaces verts... "C'est un beau bâtiment mais il n'était pas conçu pour être habité", résume une mère de famille.
"J'ai voulu que les gens normaux puissent habiter dans un monument, j'ai conçu un vrai palais pour vous, les habitants", s'est pourtant justifié Ricardo Bofill, 76 ans, qui s'exprimait devant une assemblée de locataires et propriétaires auxquels il a exposé ses principales réalisations et son ambition de créer des "utopies urbaines". Mais alors que le cadre de vie des habitants s'est beaucoup dégradé, sur fond de recul de la mixité, l'architecte-urbaniste a admis "deux erreurs, qui peuvent être corrigées" : l'absence de commerces en rez-de-chaussée et le fait de ne pas avoir "organisé la communauté". Dans d'autres pays, des locataires ont pris les choses en main et "arrangé" eux-mêmes leur lieu de vie, a-t-il avancé...
En 2015, les Espaces d'Abraxas ont accueilli le tournage de plusieurs scènes du film Hunger Games, trilogie post-apocalyptique... Devenue pour les fans un lieu de visite touristique, la cité offre de belles photographies aux âmes d'artiste. Et de beaux décors pour films dramatiques. Mais peut-on réellement vivre dans une utopie d'architecte ?