L'économiste de la construction, nouveau garant de la dépense publique ?

Dérives budgétaires, études bâclées et millions envolés : face à la multiplication des surcoûts dans les grands chantiers publics, Jean Hingray, sénateur UDI des Vosges, entend remettre de l’ordre dans la dépense. Soutenu par l’OPQTECC (Organisme de qualification des économistes de la construction et des programmistes), il plaide pour l’obligation d’un économiste indépendant dès l’amont des projets, afin d’en finir avec des dérives estimées entre 5 et 10 milliards d’euros par an.

Alors que les chantiers publics s’enchaînent, les dépassements de budget sont devenus une norme inquiétante, comme l'illustrent des équipements emblématiques tels que la Philharmonie de Paris (213 millions de dépassement) ou divers lycées régionaux. Face à ces millions d’euros gaspillés et à la pression exercée sur les finances publiques, le sénateur des Vosges Jean Hingray (UDI) a déposé une proposition de loi en mars 2025, visant à réintroduire la rigueur et la transparence dans la commande publique. En attendant d'être inscrit à l'ordre du jour, le texte  était expliqué à la presse mercredi 10 décembre lors d’un débat au Palais du Luxembourg. "Je ne vous apprends rien, on est quand même dans un contexte compliqué pour faire passer une proposition de loi, a déclaré Jean Hingray. On milite, on infuse le débat, et on a bon espoir que l’année prochaine, ça puisse avancer..."

Des millions perdus en amont des chantiers

L’enjeu de la proposition de loi est avant tout de s’attaquer aux racines des dérives financières, qui, selon le sénateur Hingray, ne sont presque jamais liées au chantier lui-même, mais aux faiblesses qui se jouent dès les phases préparatoires du projet. Les maîtres d’ouvrage et les élus locaux sont confrontés à des études préalables trop rapides ou incomplètes, à des chiffrages initiaux approximatifs qui sous-estiment les besoins réels, et à un manque d’anticipation du coût global (incluant la construction, l’exploitation et la maintenance). Ce sont ces faiblesses de préparation qui entraînent ensuite des appels d’offres peu lisibles, des imprévus techniques et des surcoûts considérables, transformant les exceptions en règle. 

"La Cour des comptes estime que les dérives des projets de plus de 100 millions d’euros se situent entre 20 et 30%, ce qui est considérable !", a indiqué Matthieu Lamy, président de l’OPQTECC (Organisme de qualification des économistes de la construction et des programmistes), présent pendant le débat. La perte serait en effet estimée entre 5 et 10 milliards d’euros d’argent public par an. Pour Jean Hingray, rendre obligatoire l'intervention d’un expert indépendant dès la conception permettrait ainsi d’ouvrir un débat national sur ce qu’il a qualifié de "gabegie" financière et d'assurer une meilleure utilisation des deniers publics sans avoir à augmenter les impôts ou réduire les services.

Un économiste indépendant pour les projets de plus de 20 millions d’euros

Pour remédier à cette situation, la proposition de loi crée l’obligation, pour toute opération publique d’un montant égal ou supérieur à 20 millions d’euros hors taxes, de faire appel à un économiste de la construction qualifié et indépendant de la maîtrise d’œuvre. Cette obligation doit s’appliquer avant même la fixation de l’enveloppe financière de l’opération et s'étendre au suivi de l'exécution. L’expert devra notamment réaliser une étude du coût global des travaux et une analyse du cycle de vie du projet.

Cette mesure, jugée “simple mais structurante”, est cruciale, car elle réintroduit l’expertise économique “là où elle manque le plus”. Dans le système actuel, l'analyse financière se trouve souvent déléguée aux métiers de la conception, sans arbitrage préalable. Les experts en projection financière sont le plus souvent en lien contractuel de sous-traitance avec les maîtres d’œuvre, ce qui les place en situation de dépendance économique. Conséquence directe : ils se trouvent “confrontés dans leur analyse à des objectifs en termes économiques définis par le maître d'œuvre, souvent peu compatibles avec la prise en compte d'objectifs de maîtrise des coûts”, analyse le sénateur des Vosges dans l’exposé de sa PPL.

L’OPQTECC plaide pour le gardien du budget

L’OPQTECC, qui qualifie les économistes de la construction depuis près de 60 ans, soutient pleinement cette PPL. Selon l’organisme, cette expertise est indispensable pour garantir la sécurisation de chaque euro investi.

Matthieu Lamy a ainsi rappelé la fonction essentielle de ces professionnels pour éclairer les décideurs, même si seulement un tiers des maîtres d'ouvrage y fait appel aujourd’hui. L’économiste de la construction est le “gardien du budget public”, estime le président de l’OPQTECC. Son rôle est de confronter les ambitions politiques à leur faisabilité réelle, d’identifier les zones de risque, et de construire une trajectoire financière fiable, en vue de traduire les intentions en chiffres précis. “L’économiste de la construction parle la langue universelle du budget. C’est celui qui met des chiffres clairs derrière les intentions, et qui garantit que la vision politique ne se perd pas dans les dérives financières”, a affirmé Matthieu Lamy.

A noter que l’ajout de cette expertise ne représenterait pas un surcoût pour le budget global du projet. En effet, les acteurs soulignent qu’éviter ne serait-ce qu’une seule dérive majeure compense largement l’investissement initial, dont les forfaits de prestation restent minimes (par exemple 0,4% au stade de la définition des ouvrages).

 

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