Logement : le blues du maire impuissant et la fin du mythe du "bâtisseur battu"

À un mois du premier tour des municipales, le logement s’invite comme le convive encombrant du scrutin. Alors que la crise s’enkyste, l’Institut des hautes études pour l’action dans le logement (Idheal) livre deux études qui dessinent un paysage politique paradoxal : des maires qui se sentent désarmés face à la crise, mais qui sont prêts à des mesures radicales sur les loyers, et une réalité électorale qui tord le cou aux vieilles lunes sur les risques de la construction.

Le logement est devenu un point de tension permanent du mandat municipal. Trop cher, trop rare, trop contraint. Dans ce contexte, le sondage "La parole aux maires", piloté par Cyrille Poy pour l’Institut des hautes études pour l’action dans le logement (Idheal) et dévoilé ce mardi 17 février, dresse le portrait d’élus locaux au pied du mur. Si 65% des 1.028 maires interrogés jugent l'enjeu du logement "élevé" ou "très important" pour leur commune, le fossé entre la volonté politique et la réalité opérationnelle est béant.

C’est un appel autant qu’un aveu de faiblesse. Alors que 61% des édiles font de la production de logements une priorité, ils sont 62% à juger leur capacité d'action "faible ou nulle". Ce sentiment d’impuissance traverse toutes les strates, des bourgs ruraux aux villes moyennes. Les coupables ? Un foncier devenu inabordable ou rare (cité par 26% des maires) et une complexité normative qui paralyse l’action. Mais attention aux raccourcis sur la décentralisation. "Les maires ne veulent pas plus de pouvoirs. Ils veulent un État plus cohérent, qui accorde les moyens qu'il faut", analyse Cyrille Poy. Seulement 8% des sondés demandent en effet des pouvoirs locaux accrus, quand une majorité réclame avant tout une stabilité des règles et un soutien financier de l’État.

Le plébiscite du contrôle des loyers

C’est sans doute la surprise de cette enquête. Loin des clivages partisans habituels, l’encadrement des loyers n’est plus un tabou, y compris dans des territoires inattendus. 50% des maires interrogés se déclarent favorables à sa généralisation immédiate dans toutes les zones tendues. Ce virage interventionniste n'est pas nécessairement un virage à gauche, mais plutôt un réflexe de survie face à une gentrification qui chasse les électeurs historiques. Comme le souligne Catherine Sabbah, déléguée générale d’Idheal, "les maires souhaitent fortement agir sur cette question du logement trop cher". L’outil régulateur, jadis honni, devient la bouée de sauvetage. Paradoxalement, cette soif de régulation des prix s'accompagne d'un rejet des contraintes écologiques descendantes : l’objectif de zéro artificialisation nette (ZAN) est conspué par 56% des élus, perçu comme un frein au développement local, particulièrement dans la ruralité.

"Maire bâtisseur, maire battu" : l’adage à l’épreuve des faits

Autre volet de cette livraison du 17 février, une étude menée par les chercheurs Pierre-Henri Bono et Martial Foucault (Sciences Po-Cevipof) s’attaque à la "peur primitive" de l’élu local : la sanction des urnes en cas de bétonisation.

Le verdict scientifique est nuancé et vient démentir l’idée reçue d’une sanction automatique. "Pour les petites communes, les maires battus sont ainsi les maires peu bâtisseurs", révèlent les chercheurs. Dans les villes de moins de 3.500 habitants, il existe même une "prime au bâtisseur" : ceux qui construisent sont mieux réélus que les immobilistes.

La réalité est différente pour les grandes villes (plus de 50.000 habitants). Ici, l’adage de Pierre Billotte se vérifie : "Les maires réélus ont en moyenne moins augmenté leur stock de logements entre 2014 et 2020 que les maires battus", note l’étude. Dans ces zones denses et politisées, le phénomène Nimby (Not In My Back Yard) joue à plein, et la modération constructrice devient une stratégie de survie politique. Pour les villes intermédiaires (5.000 à 20.000 habitants), la clé réside dans le dosage : il faut construire, mais pas trop non plus. Les chercheurs identifient un couloir de sécurité : "une production optimale de logement qui se situerait entre 2,5 et 9% du stock". En deçà, le maire est sanctionné pour son inaction ; au-delà, il est puni pour avoir trop bouleversé le cadre de vie.

En filigrane de ces deux études, une question démocratique se pose. Certains maires tentent-ils d’utiliser le logement pour façonner leur électorat ? L’étude Bono-Foucault montre que si les maires de gauche construisent davantage de logements sociaux dans les grandes villes, cela ne garantit pas pour autant leur réélection. Et tandis que le ministre du Logement entend redonner la main aux édiles sur les attributions de logements sociaux, Catherine Sabbah, déléguée générale d’Idheal, offre une conclusion cinglante à cette tentation, exprimée par certains élus : "C'est aux habitants de choisir leur maire... et pas aux maires de choisir leurs habitants."

 

Pour aller plus loin

Abonnez-vous à Localtis !

Recevez le détail de notre édition quotidienne ou notre synthèse hebdomadaire sur l’actualité des politiques publiques. Merci de confirmer votre abonnement dans le mail que vous recevrez suite à votre inscription.

Découvrir Localtis