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Virginie Fauvel / Localtis

Métropoles, vous n’avez pas le monopole de la smart city  

Infrastructures numériques, données

La smart city n’est pas réservée aux métropoles. Mercredi 12 décembre 2018, Villes de France , qui fêtait ses 30 ans, a réuni experts et élus autour du thème de la ville intelligente, à Paris. La séance s’est clôturée par la remise d’un manifeste de propositions de Villes de France et un discours du secrétaire d'État au numérique, Mounir Mahjoubi, encourageant "à défricher".   

"Le plus grand paradoxe, c’est que la ville est peuplée de jeunes connectés à tout sauf à votre ville", soupire Mounir Mahjoubi venu clore l’après-midi de débats au 15 quai Anatole-France à Paris. "Posez-vous la question des rôles, plutôt que des moyens", a conseillé le secrétaire d’État au numérique, se laissant aller à dire que "de toute façon, on surpaie absolument tous les équipements et que les prix, à l’avenir pourraient bien baisser". "Mon message à tous, a-t-il conclu,  c’est que dans Coeur de ville il y a des projets extrêmement connectés. C’est le bon moment pour les faire !", a t-il lancé. Les projets dans les villes moyennes ne manquent pas mais des difficultés persistent : silos, manque de structures, de compétences en ingénierie, etc. Le manifeste remis par Villes de France en liste quelques-unes. Il détaille surtout plusieurs stratégies pour permettre "l’émergence de la ville moyenne du futur". La première, "rattacher le numérique au ministère de la Cohésion des territoires", a fait sourire Mounir Mahjoubi qui trouve ce ministère déjà suffisamment vaste. Le document traduit nettement la volonté de dynamiser l'économie via la smart city et de manière verte. "Il faut renforcer les relations entre les collectivités et les start-up, promouvoir le développement des énergies renouvelables et de l’autoconsommation, soutenir l’agriculture urbaine et les circuits courts via le commerce électronique et les places de marché pour la restauration collective, étendre l’économie circulaire autour de la fonction déchet", peut-on lire dans le manifeste. Sur l’aspect chantier, il est proposé de lancer une expérimentation de dix campus intelligents, de mettre en réseau les tiers-lieux pour créer des communautés d’entrepreneurs, etc. Concernant l’aménagement de l’espace public et les réseaux urbains, le manifeste suggère d’ouvrir des chantiers de R&D sur "les réseaux mutualisés de capteurs et les outils de supervision". Ce document préconise enfin que "l’État appuie le développement de l’innovation dans les villes moyennes, en favorisant le développement de plateformes informatiques en nuages entre collectivités", et "sécurise juridiquement les contrats de marchés sur la propriété des données".  

Coeur de ville prévoit 900 millions d’euros sur 5 ans

"Les smart city ne sont pas que des métropoles et vos villes sont sans doute plus agiles", a encouragé Éric Lombard, directeur général de la Caisse des Dépôts, faisant le point sur le programme "Coeur de ville", en ouverture de séance. "Le rôle de la Caisse est d’être à l’écoute des élus pour apporter des solutions", a-t-il souligné "Nous disposons d’un certain nombre d’outils pour cela", mentionne Éric Lombard. Il  rappelle que “d’ici la fin de l’année, la Banque des Territoires aura engagé plus de 8 millions d’euros pour plus de 160 missions d’ingénierie et de soutien aux innovations”, sachant que son engagement s’élève à 100 millions d’euros sur 5 ans. Il ajoute que "33 millions d’euros ont été engagés en investissements pour un coût total d’opérations financées sur ces territoires de 350 millions d’euros" et précise que l’engagement de la Banque des Territoires s’élève à 900 millions d’euros sur 5 ans.  "La crise des gilets jaunes est née dans nos villes moyennes. Cela rappelle la nécessité de travailler contre la fracture sociale, et le numérique est une fracture importante", a souligné Caroline Cayeux, présidente de Ville de France. "Les centres-villes ne sont pas tous morts, comme certains voudraient le faire croire  mais ils ont besoin d’une nouvelle dynamique", a t-elle tranché.  

Digitalisation de commerces, mobilité et tiers-lieux 

Agir, oui, mais comment ? "Quelles sont vos priorités ?" a interpellé Anne-Marie Goussard, de chez Enedis. "C’est vous, les politiques qui avez la main, pas les techniciens", a prévenu l’experte. L’avertissement résonne dans l’intervention de Roselyne Nguyen, d’Orange. Elle cite une étude menée par l’opérateur auprès de 2.000 foyers : dans trois quarts des cas, l’impulsion vient du maire qui se montre à l’écoute "de l’humain". Les attentes sont dirigées vers "la qualité de vie" qui signifie, toujours d’après cette étude, "sécurité", "santé", "espaces verts", "services publics en proximité", "connectivité" et "commerces", par ordre décroissant.  De son côté,  Jeanne Carrez-Debock, chargée du programme Smart City à la Banque des Territoires, relève que 75% des conventions Coeur de ville signées comportent au moins un projet innovant. Elle relève "trois secteurs en particulier qui participent à la redynamisation des centres villes". Le premier est la digitalisation de commerces : 80 projets sur 222. "Il inclut des plateformes locales de e-commerce, click&collect, compteurs de flux piétons, livraisons, conciergeries…", détaille Jeanne Carrez-Debock.  Le second est la mobilité, 70 projets sur 222,  "surtout traitée sur le volet des services innovants avec des projets [...] d’autopartage, de vélos en libre-service, navette électrique en centre-ville, véhicule autonome et de stationnement intelligent”. Enfin, le concept de tiers-lieux,  régulièrement rencontré dans les projets - 56 projets sur 222 - essaime un peu partout en France et, là encore, pas que dans les métropoles. Le rapport sur le coworking de Patrick Levy-Waitz en recense 674. 

La donnée et la peur 

La smart city passe nécessairement par la data. "Pour développer de nouveaux services, il faut libérer les données." Et quand le débat s’oriente vers la donnée, surgit rapidement le terme "peur". Peur des termes, de la technicité, des démarches à engager, confusion dans les termes de données personnelles, data, big data, etc. Roseline Nguyen, pour Orange le confirme : "La stratégie autour de la donnée, ça fait peur. Pourtant, les données dans différents domaines existent et des - attention je vais dire un gros mot -  API (1) vont permettre de les structurer, et ces données, couplées à d’autres, vont prendre du sens et peuvent vous guider dans l’action." Un travail de pédagogie s’impose pour faire savoir que les données sont agrégées, anonymisées.

Illectronisme

À l’évocation de la smart city, un autre terme surgit : l’illectronisme, pour désigner l’illettrisme numérique, la fracture numérique ou la difficulté à utiliser internet dans la vie de tous les jours, un vrai handicap, notamment pour les démarches administratives. Le phénomène concernerait un quart des Français, d’après l’enquête du CSA et SPS de juin 2018. "Ce désarroi doit nous questionner sur notre capacité à mettre le citoyen au coeur de nos politiques publiques", a souligné Frédéric Leturque, maire d’Arras. Vindicatif, Thierry Vinçon, maire de Saint-Amand-Montrond, témoigne de ce que sa commune de 11.000 habitants en centre de la  France, ne serait "même pas périphérique" mais "carrément invisible". La liste des avancées sur le plan numérique de sa ville de "sous-préfecture" n’en est pas moins impressionnante :  vidéoprotection, plateforme numérique des commerçants, les poubelles connectées, suppression des parkings payants en centre-ville et mise en place des places connectées, ruches connectées… Preuve que les smart city ne sont pas que des métropoles. 
 
(1) API pour "application programming interface" : en informatique, une interface de programmation applicative.

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