Passer du cuivre à la fibre : le point de bascule en question

La fin du cuivre est inéluctable et le démontage "à terme" de cette infrastructure ne fait plus débat. Les modalités de la transition sont cependant encore loin d'être claires comme l'a montré une première table ronde organisée sur ce sujet par l'Arcep le 22 janvier. Deux points sont d'ores et déjà acquis : les collectivités auront leur rôle et l'arbitrage de l'État est indispensable.

Annoncée en décembre 2019 par le PDG d'Orange (lire notre article), le projet d'arrêter définitivement le cuivre d'ici 2030 correspond à une forte attente des territoires. "À chaque réunion que nous organisons sur la fibre dans les communautés de communes, le sujet revient", souligne Philippe Guimbetière directeur de Vendée Numérique. Aussi, comme les nombreuses collectivités présentes le 22 janvier à l'atelier "territoires connectés" (vidéo ici), le responsable du RIP vendéen était impatient de connaitre les détails de la stratégie de l'opérateur historique, propriétaire de l'infrastructure cuivre.

Un réseau de trop

Pour l'opérateur, représenté par Philippe Béguin, directeur de la réglementation chez Orange, l'équation est simple : "Le réseau cuivre se vide avec 2 à 3 millions de clients chaque année. Il va devenir compliqué de maintenir deux réseaux en parallèle sachant qu'on va devoir amortir des coûts fixes de plus en plus importants sur un nombre de clients de plus en plus faible". Si la transition vers le tout fibre a été amorcée avec la fin des services dits RTC, (notre article), l'arrêt définitif de tous les services (notamment ADSL) puis la dépose du cuivre est une toute autre affaire. Orange imagine trois étapes. D'abord, dans les zones couvertes à près de 100%, "à l'échelle de plaques techniques", une phase de migration des abonnés vers la fibre, période où l'opérateur souhaite pouvoir actionner des incitations financières, "les 20% de clients restants étant les plus difficiles à convaincre comme l'a montré l'expérience de Palaiseau en 2012". Suivrait l'arrêt de la commercialisation des services, des technologies hertziennes (et uniquement celles-ci) étant proposées pour les quelques adresses "où il n'est pas économiquement rentable de déployer la fibre". Dès lors, dans une troisième phase, Orange procédera à la dépose du réseau, c’est-à-dire au démontage physique des câbles.

Des conditions préalables à rallonge

Un objectif ultime partagé par tous les représentants de réseaux d'initiative publique comme par les opérateurs d'infrastructures présents… sous réserve du respect d'un certain nombre de prérequis. Marie Georges, Boulay, secrétaire générale adjointe de SFR, a  ouvert le feu. "Nous avons encore 3 millions de clients qui utilisent le cuivre, nous voulons des garanties sur le maintien d'une bonne qualité de service, ce qui suppose de continuer à entretenir le génie civil". Une approche "client" partagée par les collectivités soucieuses d'éviter à leurs "usagers" de subir la fibre qui tarde en même temps qu'un réseau cuivre en décomposition… La nature (raccordements ou abonnés ?) et le seuil de déclenchement de la bascule font cependant débat. Les concurrents d'Orange souhaiteraient plutôt un seuil client, avec des garanties sur la concurrence sur les marchés pro comme particuliers. Coté Vendée numérique, on fait remarquer que "2% des prises c'est 20% des coûts" et on appelle "à ne pas placer la barre trop haut". Dans l'Oise – département parmi les mieux couverts en fibre – Ghislaine Hardi, directrice de Oise THD, souligne que "les derniers bâtiments à fibrer sont les plus difficiles". Dans le détail, il y d'abord le problème des communes sans plan d'adressage, ce document étant le sésame du démarrage des travaux. Certains propriétaires d'immeubles, signataires incontournables des conventions de câblage, se révèlent ensuite introuvables… Quant aux immeubles neufs, où il y a une obligation de câblage, "on trouve tout et n'importe quoi et ce n'est pas forcément une aide au déploiement !". Et d'insister sur la nécessité d'accompagner ce chantier d'un vaste plan de formation. Coté Vendée numérique, on invite à clarifier et compléter le volet fibre du code de l'urbanisme. Autre difficulté relevée par le RIP vendéen : le difficile passage à la fibre des abonnés pro qui, "même s'ils ont déjà le VDSL, hésitent encore beaucoup".

Renchérir le coût du cuivre ?

Si la plupart des sujets sont dès à présent le quotidien des opérateurs déployant le FTTH, la pomme de discorde porte sur le financement. Orange souhaiterait augmenter le prix du cuivre, comprendre notamment les tarifs du dégroupage… voire ceux des clients. Hors de question pour les opérateurs clients des offres dégroupées.  "Le réseau cuivre appartient à Orange. C'est son problème et on ne va pas financer la fin du cuivre", a taclé le directeur général d'Axione Eric Jammaron. "Ce réseau a été largement amorti, non seulement nous ne voulons pas que les tarifs augmentent mais nous voulons qu'ils baissent !" a surenchéri la représentante de SFR. 
Coté collectivités, on lie étroitement l'extinction du cuivre au financement de la couverture fibre de l'intégralité du territoire, et donc à l'abondement (via cette taxation du cuivre ?) du guichet THD. Le sujet aura aussi des effets de bords : un impact financier sur les DSP en cours (qui ne prennent pas en compte ce sujet) ou encore les conventions d'utilisation des poteaux (téléphoniques…) utilisés pour déployer la fibre. Quid également des dispositifs de "montée en débit" ? "Je n'ai pas de réponse à ce stade d'un projet qui ne fait que commencer et ne peut que noter les questions", a plaidé le représentant d'Orange.

Le régulateur à la rescousse

Pour trancher tous ces sujets, tout le monde se tourne vers le régulateur et l'Etat. "Le sujet est désormais dans notre programme de travail. La perspective est partagée, il faut désormais accompagner la transition avec une approche centrée sur le client", a conclu le représentant de l'Arcep. Pour clarifier le cadre, le décret zone fibrée pourrait servir de base de travail. Un futur texte dont les intervenants ont dressé les contours – définition et délimitation des zones, taux de couverture minimal, critères de qualité de service, conditions concurrentielles, modalités financières… – mais qui promet des débats serrés. En attendant, les premières expérimentations en diront plus sur les aspects techniques. Orange imagine commencer par des territoires ruraux sur un scénario uniquement résidentiel, puis de passer à des plaques avec des clients entreprise avant d'entamer le processus sur un territoire piloté par un autre opérateur d'infrastructure. 

Une base adresse nationale perfectible

La base adresse nationale (BAN) a été citée plusieurs fois comme un outil stratégique pour accélérer le fibrage des communes et piloter la dépose du cuivre. La BAN, collaboration inédite entre l'IGN, la DGFIP, le groupe la Poste, OpenStreetMap et les collectivités locales productrices de bases locales, a du reste été ouverte officiellement au 1er janvier 2020. Une étape importante dans la création d'un référentiel adresse unique mais qui n'est cependant pas encore pleinement satisfaisante, deux versions - en attente de recollement - coexistant encore. En l'état, elle reste difficilement exploitable, selon les industriels.

 

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