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Revitaliser les coeurs de villes et villages avec l'ESS : une question d'ingénierie ?

Dans les territoires ruraux, les élus manquent de connaissances sur l'économie sociale et solidaire et sur le type de projets qui pourraient les aider à redynamiser leur centre-ville. A l'instar de l'Ille-et-Vilaine, le département peut les sensibiliser, les outiller et leur permettre d'expérimenter en la matière. En Rhône-Alpes, la société coopérative d'intérêt collectif Villages vivants propose également divers services d'ingénierie et développe une activité de foncière au bénéfice de collectivités et de porteurs de projets issus de l'ESS. Ces deux démarches ont été récemment mises en avant par le Réseau des collectivités territoriales pour une économie solidaire.

La vacance commerciale de centres-villes désertés tant par leurs habitants que par les touristes… Le sujet qui préoccupe un grand nombre de maires de villages, de petites villes et de villes moyennes est désormais bien cerné par le gouvernement qui, après le lancement du programme Action Cœur de ville, en a fait un axe de son "plan Ruralité" (voir notre article du 20 septembre 2019). Ce qui est moins connu, localement comme nationalement, c'est la réponse que peuvent apporter des projets d'économie sociale et solidaire à cette problématique. Lors d'une web-conférence organisée à l'automne dernier, le Réseau des collectivités territoriales pour une économie solidaire (RTES) s'est ainsi attaché à mettre en avant l'ESS comme "atout pour la revitalisation des commerces de territoires ruraux".

Rassurer les maires : "le collectif ne veut pas dire amateurisme"

En cas de vacance de locaux commerciaux, le recours à des porteurs de projets de l'ESS est encore loin d'être répandu. Bien souvent, les élus n'ont qu'une vague idée du type de projets qui pourraient être développés ou sont freinés par des a priori sur l'entrepreneuriat solidaire, selon Anne Le Tellier, de la mission ESS du conseil départemental d'Ille-et-Vilaine. Pour "changer les représentations", le département, avec l'association Bruded et l'Association des maires de France 35, a organisé des visites de commerces coopératifs ou associatifs : épiceries, bars-restaurants, cafés. "Cela a rassuré certains maires sur le fait que des commerces pouvaient se constituer sous forme collective, le collectif ne voulant pas dire amateurisme", a témoigné Anne Le Tellier. Ce type de projets apporte de son point de vue "des réponses ancrées sur les territoires, qui répondent et s'adaptent aux besoins locaux", avec une approche multi-services.

En Ille-et-Vilaine, les élus n'attendent donc plus forcément "le commerçant providentiel" et envisagent désormais d'autres modèles reposant sur l'association d'une diversité de parties prenantes. Ce début de prise de conscience n'interviendrait qu'au terme de plusieurs années d'une politique de revitalisation commerciale fondée essentiellement sur des investissements. "Dans les centres-bourgs, on a des locaux qui sont très beaux mais très vides, avec des commerçants qui s'installent et repartent au bout d'un an", a déploré Anne Le Tellier.

Outre ce volet de sensibilisation, le département s'attache à outiller les élus pour leur permettre d'initier ou de soutenir des projets de revitalisation en lien avec les habitants et les acteurs de l'ESS. Parmi les supports fournis : une fiche pour les services techniques des communes et un cahier des charges type intégrant une démarche de concertation dès le début du projet (1). L'Ille-et-Vilaine finance également de l'ingénierie dans le cadre d'expérimentations – des études de besoin notamment. Les projets soutenus, divers – épiceries, bars-restaurants, conciergeries, ressourceries… -, réunissent toujours trois éléments : une attention au lien social, une approche territoriale et un portage collectif.

Une foncière pour faciliter l'implantation d'acteurs de l'ESS 

Ces caractéristiques seraient aussi gages d'une plus grande longévité des installations. "On s'est aperçu que des initiatives issues de l'ESS permettaient de ré-ouvrir et de pérenniser des lieux, là où le commerce traditionnel ne fonctionnait plus", a observé Raphaël Boutin-Kuhlmann, cogérant de la société coopérative d'intérêt collectif (Scic) Villages vivants. Dans les territoires ruraux, on trouve souvent d'un côté des propriétaires qui ne parviennent pas à rénover et/ou à louer leurs biens et des collectivités qui assistent impuissantes à la dévitalisation de leur centre-bourg. Et, de l'autre côté, des porteurs de projets associatifs ou coopératifs qui peinent à s'installer, parce qu'ils portent un modèle économique "atypique" et "parfois plus fébrile au début".

Pour faciliter la rencontre entre ces différentes parties prenantes, Villages vivants s'attache ainsi à les sécuriser. Avec sa casquette de "foncière solidaire", la Scic "achète des locaux vides, les rénove et les loue avec une politique de loyers progressifs", a expliqué Raphaël Boutin-Kuhlmann. En lien avec d'autres partenaires (France active, Initiative France, le Groupement régional alimentaire de proximité…), elle accompagne également les porteurs de projets. Pour consolider un projet, une collectivité partie prenante peut être amenée à se porter caution sur les loyers.

A Boffres en Ardèche, l'intervention de Villages vivants (350.000 euros sur un plan de financement de 600.000 euros) a ainsi permis l'achat et la rénovation d'une auberge abandonnée de 800 mètres carrés. La nouvelle vie de cette auberge, transformée en un lieu multi-services (café, épicerie, point Poste, co-working, gîte), est portée par une société coopérative et participative (Scop). L'intervention de Villages vivants a également permis la reprise d'une librairie à Trévoux (Ain) et d'une boutique à Crest (Drôme) ; rénovée, cette dernière devrait servir de "boutique à l'essai" pour des porteurs de projets souhaitant tester la viabilité de leur activité.

Après une première levée de fonds de 850.000 euros, dont 110.000 euros de la Caisse des Dépôts, Villages vivants s'apprête à lever 1,8 million d'euros. Sollicitée notamment sur la création de tiers-lieux, la Scic devrait accélérer la cadence des acquisitions dans les années à venir. Des discussions sont notamment en cours avec la ville d'Apt (Vaucluse), pour le rachat de plusieurs petits locaux situés sur une même rue jugée "stratégique". Lorsque la collectivité est à l'initiative, "on demande que 20 à 30% du plan de financement soit collecté localement", a précisé Raphaël Boutin-Kuhlmann. Collectivités locales et citoyens sont invités à investir dans la Scic qui investit elle-même dans des sociétés civiles immobilières, ces dernières constituant le support d'acquisition des biens immobiliers (2).

Un fonds de dotation sera prochainement créé pour "pérenniser l'ensemble sur le long terme", ajoute Raphaël Boutin-Kuhlmann. Un bien acquis avec la Scic pourra être racheté par le fonds de dotation, ou vendu à un porteur de projet ou à une collectivité moyennant des clauses permettant à Villages vivants d'avoir un regard sur l'évolution de l'usage et le prix de revente.

Le département en appui des communes sur la R&D et l'expérimentation

Les collectivités soucieuses de valoriser l'immobilier vacant sur leur territoire peuvent également être accompagnées par Villages vivants dans le cadre de "diagnostics-actions". Tout en enquêtant sur l'offre disponible, les usages et les besoins, Villages vivants s'attache alors à mobiliser les habitants et les compétences locales – les artisans et artistes notamment -, lors de balades urbaines et d'opérations d'"embellissement de vitrines vides". La Scic propose également un appui pour identifier des porteurs de projets. Plus globalement, Raphaël Boutin-Kuhlmann observe chez les petites collectivités un grand besoin en ingénierie sur la maîtrise foncière.

D'où l'intérêt du soutien, en la matière, du département au titre de la solidarité territoriale. L'Ille-et-Vilaine a lancé une étude pour la création d'une "prestation de conseil/portage de commerce de proximité", par une coopérative d'activité et d'emploi. Plusieurs communes du département sont également accompagnées pour favoriser l'émergence de projets adaptés au territoire, tels qu'un lieu de vie bar-restaurant à Pancé (1.200 habitants) ou encore une "villa numérique" à Louvigné-du-Désert (3.400 habitants). Le département compte notamment sur ses sept pôles de développement de l'ESS pour mobiliser des acteurs autour des maires. Au-delà, l'ESS est peu à peu mieux prise en compte dans les politiques territoriales du département. Un motif de satisfaction pour Anne Le Tellier : l'appel à projets dédié à la revitalisation des centres bourgs est désormais ouvert "à l'innovation, à l'expérimentation et aux projets alternatifs (ce n'était pas acquis pour les maires), avec une prise en compte de la participation citoyenne comme critère de sélection des projets".

 

(1) A consulter : le RTES compile sur son site de nombreuses ressources sur l'ESS et la revitalisation des centres-villes, dont le guide "Tournée générale" édité en 2014 par le réseau des Parcs naturels du Massif central (Ipamac) et destiné à faciliter la création, la reprise ou la redynamisation d'un bistrot en territoire rural. 

(2) Pour faciliter l'intervention des investisseurs institutionnels, une société en commandite par actions (SCA) sera en outre bientôt créée ; la Scic devra alors investir dans la SCA qui elle-même investira dans les SCI qui acquerront les biens.

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