Sommet européen des régions et des villes : l'Ukraine, accélérateur de la construction européenne ?

Le Sommet européen des régions et des villes, qui se tenait à Marseille ces 3 et 4 mars, a vu son agenda bouleversé par la guerre en Ukraine. Historique, la crise ne restera pas sans conséquences — a minima économiques — sur des territoires qui, une fois encore, ne seront pas touchés avec la même force. Les collectivités territoriales sont comme toujours à l’avant-garde et les Etats membres font cette fois preuve d’une unité qui tranche avec les débuts de la gestion du covid.

Une crise – "une guerre, puisqu’il faut appeler les choses par leur nom", rappelle le secrétaire d’Etat Clément Beaune — chasse l’autre. Dans l’urgence, le Comité européen des régions a bouleversé le programme de la session inaugurale de son 9e sommet européen des régions et des villes, qui se tenait à Marseille ces 3 et 4 mars, pour la consacrer à la situation ukrainienne. "Programmé en temps de paix", rappelle le président de la région Sud, Renaud Muselier, "le sens et la portée de ce sommet sont profondément bouleversés", relève le maire de Marseille, Benoît Payan. Ironie de l’histoire, du "jaune et bleu de la Méditerranée" (Clément Beaune) – ou de l’Europe — retenus pour la communication du sommet au jaune et bleu ukrainiens, la nuance est minime.

L’Europe au bord du gouffre ?

"Nous faisons face à l’un des moments les plus dangereux de l’histoire", se fait grave le président du Comité des régions, Apostolos Tzitzikostas, sans peur d’être contredit. "La guerre est à nos portes", alerte Benoît Payan. "La situation nous inquiète", avoue Renaud Muselier. "Il faut se préparer au pire", avertit Emil Boc, qui préside l’association des villes de Roumanie, évoquant l’afflux des réfugiés. Le vice-président de la Commission européenne, Frans Timmermans, se fait plus inquiétant encore, convaincu que "Vladimir Poutine ne s’arrêtera pas à l’Ukraine, sa vision engageant aussi d’autres pays européens". Et de prévenir ce dernier qu’"une attaque des pays baltes ou de la Pologne serait une attaque de l’Europe entière, qui se défendra". Si la présidente de Régions de France, Carole Delga, estime que "l’Europe de la défense est devenue une réalité" et que l’UE ne peut plus être "rangée au rang de continent de la parole", il reste à espérer qu’elle n’aura pas à prendre les armes.

"Les villes ne font pas la guerre"

Dans la cité phocéenne, l’heure n’était pourtant guère à la désescalade. On a pris soin, à l’image d’Emil Boc, de "ne pas blâmer le peuple russe". "Cette guerre n’est pas la leur", précise-t-il, mais celle "du président russe", comme l’indique la déclaration officielle adoptée par "plus de 2.000 représentants des collectivités" de UE lors du sommet. En revanche, "l’autocrate" ou le "tyran" du Kremlin n’a nullement été ménagé. Après avoir dénoncé "un régime qui a perdu la raison, un régime apeuré, qui a peur de la démocratie, peur de la liberté", Apostolos Tzitzikostas a assuré que "la place de l’Ukraine est en Europe" et indiqué que le maire de Kyev sera fait membre honoraire du Comité. "Il faut soutenir le désir ukrainien de rejoindre l’Union européenne", lui a fait écho la maire de Gdansk, Aleksandra Dulkiewicz. Rappelant que sa ville "connait le prix des guerres", le maire de Marseille s’est fait, lui, plus apaisant : "Les villes ne font pas la guerre, elles n’ont pas d’armée". Le soir même, lors d’un rassemblement organisé devant  l’hôtel de ville paré des couleurs ukrainiennes, Benoit Payan, donnant lecture d’une lettre du maire d’Odessa, ville jumelle de la cité phocéenne, rapportait néanmoins que dans les caves de la "Marseille slave", on "prépare les cocktails Molotov".

Une crise "qui durera"

Clément Beaune a d’ores et déjà prévenu qu’il "faut nous préparer à une crise qui durera". "Chaque agression multilatérale affecte le monde pendant dix à quinze ans", estime d’ailleurs Renaud Muselier. Werner Hoyer, le président de la Banque européenne d’investissement ne les a nullement contredits, mettant en exergue les risques de "contraction de l’économie et de pressions sur les prix" du fait "de l’incertitude générée par la guerre et des répercussions des sanctions". Et Werner Hoyer de souligner que "le fardeau ne pèsera pas de la même manière sur l’ensemble des régions et pays", pointant "le risque d’une véritable divergence économique que les banques centrales pourraient ne pas être en mesure d’atténuer compte tenu du risque d’une hausse de l’inflation". De quoi faire directement écho au Comité des régions ou à la commissaire Elisa Ferreira, qui ne cessent de rappeler "l'impact toujours asymétrique des crises, qui aggravent les disparités" (v. notre article du 2 mars).

"La guerre devait abattre l’Europe, elle la renforce"

Le refrain du "à quelque chose malheur est bon" a souvent résonné dans l’enceinte du parc Chanot. "La guerre montre que l’Europe de la paix, des valeurs ne sont pas des mots galvaudés", met en avant Clément Beaune (paradoxe : au titre de la "Facilité pour la Paix", l'Union européenne a décidé d'envoyer des armes à l'Ukraine pour un montant de 450 millions d'euros, ndlr). "Elle rappelle ce  pourquoi l’Union européenne a été bâtie, et ce qu’elle a permis d’empêcher", plaide la commissaire Elisa Ferreira, évoquant "70 dernières années de paix en Europe", non sans faire ainsi fi de l’intervention soviétique contre le printemps de Prague ou de la guerre des Balkans. Cette guerre souligne "la nécessité de construire notre souveraineté" — militaire, énergétique, agroalimentaire… — ajoute encore le secrétaire d’Etat français aux affaires européennes. "Elle montre la nécessité de la dimension politique de l’UE, que l’Europe de la PAC, de l’innovation et de la R&D ne suffit pas", déclare à Localtis Christophe Rouillon, membre du Comité des régions, qui ajoute : "Elle marque aussi la fin du rêve d’une paix perpétuelle, montrant combien le monde est dangereux et mettant un terme à une certaine naïveté" — dont témoigne d’ailleurs Elisa Ferreira lorsqu’elle indique que ce conflit "résulte d’une logique de sphères d’influences que nous pensions tous révolue depuis longtemps". "La guerre devait abattre l’Europe, la diviser. Elle la renforce", constate de son côté le président de la région Sud. Contrairement à la crise du covid, les 27 ont d’emblée présentés un front uni. Elle montre que "l’Europe est le seul avenir viable pour nous tous", conclut André Viola, président de la délégation française du Comité des régions.

Collectivités en première ligne

Comme la crise du covid, cette guerre souligne aussi combien les collectivités sont en première ligne, et à l’avant-garde. "Elles ont pris leurs responsabilités. Elles ont pavoisé leurs édifices, voté des motions de soutien, organisé des manifestations, des collectes et des convois humanitaires, commencent à mettre en place les modalités d’accueil des réfugiés…", égrène le président du conseil départemental de l’Aude. Une fois encore, leur rôle de chef d’orchestre sera crucial : "Nos concitoyens font preuve de beaucoup d’initiatives, d’un bel élan de fraternité, mais cela demande beaucoup de coordination et d’organisation si l’on ne veut pas voir ce dernier brisé net", insiste l’élu auprès de Localtis. Un discours que nous tient également, mot pour mot ou presque, Dario Nardella, maire de Florence, jumelée avec Kiev. Si l’élu transalpin se félicite de voir les familles se mobiliser pour accueillir des réfugiés, il martèle la nécessité pour les collectivités "d’organiser et de coordonner" ces élans de générosité pour qu’ils soient viables et efficaces. Un élu qui n’est pas sans alimenter lui-même le mouvement. En sa qualité de président d’Eurocités, il est en train de mettre sur pied, pour le 12 mars prochain, une journée de rassemblement dans toutes les villes d’Europe, "en y associant la communauté russe", avec l’espoir d’en faire "la plus grande manifestation de l’histoire du continent". Marseille, Nice, Rotterdam, Prague, Milan, Rome, Naples… ont déjà rejoint la liste, loin d’être close. La Commission européenne, elle, planche pour que les collectivités puissent mobiliser plus facilement les fonds existants, via notamment un assouplissement de React-Eu et de CRII qui devrait être présenté plus avant la semaine prochaine. En attendant, elle a annoncé, ce vendredi, la suspension de la coopération avec la Russie et la Biélorussie, dans le cadre des programmes de coopération transfrontalière relevant de l’instrument européen de voisinage (IEV) ainsi que du programme Interreg pour la région de la mer Baltique.

 

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