Recyclage d’une friche industrielle à Frontignan : 25 ans de fidélité à la parole donnée (34)

Difficile de recycler des friches industrielles. Surtout lorsque la dépollution effectuée selon les normes en vigueur au moment de la fermeture du site ne répond plus aux standards établis quelques années plus tard. À Frontignan, ce combat a duré 25 ans. 

Après plus de 80 années de fonctionnement, la fermeture de la raffinerie de Frontignan est annoncée en 1986 par son exploitant Mobil Oil. Le dépôt d’hydrocarbures qui la jouxte, classé Seveso, est lui maintenu en activité. Avec une capacité de stockage de 1 millions de m3, c’est l’un des plus importants d’Europe sans raffinerie mitoyenne. Dans les années qui suivent, l’exploitant démantèle les équipements de raffinage et procède à une dépollution de surface conforme à la législation en vigueur. Il propose à la ville de lui vendre le terrain de 11 hectares situé à 500 mètres de la Méditerranée et celle-ci accepte pour y développer des activités. Le contrat est signé en 1992 à un prix en francs équivalent à 1 million d’euros. 

La nouvelle équipe municipale…

Une cuisine centrale ainsi que des locaux de stockage de matériel municipal voient le jour en 1995 sur le site dépollué. La même année, une nouvelle équipe et un nouveau maire, Pierre Bouldoire, sont élus sur un programme qui comportait l’engagement de revoir les conditions de la vente du terrain de l’ex-raffinerie où une étude de l’ancien exploitant faisait déjà état d’une pollution résiduelle. "Les municipales de 1995 se déroulent à un moment de bascule où les préoccupations environnementales des populations deviennent bien plus sensibles", explique le maire constamment réélu depuis (il ne s’est pas représenté en 2020). 

… remet en cause les conditions de la vente

Un avocat est consulté pour trouver une base juridique permettant une remise en cause des conditions de la vente du terrain. Il faudra attendre le chantier d’agrandissement du parking de la cuisine centrale en 2003 pour la trouver. Les travaux révèlent une forte pollution des sols et des eaux souterraines. La direction régionale de l’industrie, de la recherche et de l’environnement (Drire) est aussitôt alertée. Le risque sanitaire est patent et les services de l’État s’en mêlent. En 2005, un arrêté préfectoral prescrit à Exxon Mobil de procéder à une étude des sols et à une évaluation des risques. Mais aucune action de dépollution n’est encore envisagée par l’ancien exploitant. 

Deux combats en un

"Dans les années qui suivent nous continuons à nous heurter à un mur, précise le maire. Nous menions de front deux combats complémentaires : celui pour la dépollution et celui contre la British Petroleum (BP) responsable du dépôt d’hydrocarbures." Aux contraintes Seveso qui pèsent sur le dépôt s’étaient ajoutées celles d’une législation plus rigoureuse après la catastrophe d’AZF à Toulouse en 2001. Le dépôt était donc assujetti à un périmètre de sécurité qui couvrait l’ancienne raffinerie ainsi qu’une surface d’habitations de 4.500 habitants... "Au bout de longues négociations, nous avons conduit en 2014 la BP à investir 10 millions d’euros pour réduire le risque à la source et diminuer ainsi drastiquement le périmètre de sécurité. Cette opération était indispensable pour que la dépollution du site de l’ex-raffinerie nous permette d’y recréer des activités."

L’environnement devient prioritaire

La découverte d’une pollution importante du sol et des eaux souterraines, ainsi que la montée en France et dans le monde des préoccupations environnementales au cours des années 2000, incitent enfin Exxon Mobil à négocier avec la ville. Parallèlement, les injonctions de plus en plus pressantes à limiter l’étalement urbain et à reconstruire la ville sur la ville militent en faveur d’une dépollution complète du site. 

La ville ouvre des procédures judiciaires

En 2013, après plusieurs autres études, un nouvel arrêté préfectoral prescrit une remise en état par Exxon dont le plan de gestion de traitement des hydrocarbures flottants et des sols contaminés ne sera validé qu’en 2016. Entre-temps, la ville ouvre deux procédures judiciaires devant le tribunal de grande instance de Nanterre : pour le préjudice subi en tant qu’acheteur et pour une remise en état complète du site. Ce dernier contentieux est encore en cours en 2020, même si les travaux de dépollution viennent enfin de commencer. L’idée est de maintenir la pression sur Exxon pendant les négociations. "Ces procédures ne doivent pas laisser penser que la ville serait opposée aux activités industrielles, précise le maire, au contraire, elle en a longtemps vécu et souhaite continuer à en vivre mais en trouvant le bon équilibre qui respecte l’intégrité du territoire."

Les travaux de dépollution ont enfin commencé

En 2018, la signature d’un protocole Ville/Esso permet de lancer la procédure de dépollution conduisant à l’installation de tous les types d’activités sur le site. Environ les deux tiers du terrain vont être excavés sur 2,5 à 3 mètres et la terre emportée pour être brûlée dans des fours spéciaux. Elle sera remplacée par de la terre non polluée. Un tiers de la surface, ou moins selon les résultats des tests en cours, sera traité par la technique des biopiles qui utilise des bactéries pour éliminer les résidus d’hydrocarbures. Exxon va investir entre 40 et 50 millions d’euros dans ces travaux. 

En projet un pôle d’échange multimodal

À l’issue des opérations de dépollution en 2023 est prévue la création d’un pôle d’échange multimodal. La gare SNCF, actuellement située en centre-ville, y sera déplacée et une zone de commerces et d’activités verra le jour, ainsi qu’une salle de spectacle. Le terrain mitoyen qui accueillait une décharge de déchets ménagers à ciel ouvert jusqu’en 1996 est actuellement reconverti en champs photovoltaïque, conservant ainsi la vocation énergétique du site. 

Des moyens humains considérables, un coût difficile à estimer

Ce contentieux asymétrique entre une puissante multinationale et une petite ville aura exigé de de mobiliser beaucoup de moyens humains : un ingénieur risques y consacre la totalité de son temps, la direction des services techniques (en moyenne 40 %) celle de l’urbanisme, le directeur de cabinet, le DGS et le maire (30 %), la direction de la communication (15 %). Ce temps n’a pas pu être consacré à d’autres projets. En revanche, il est plus difficile d’estimer les autres coûts supportés par la ville. Ils doivent prendre en compte les frais engagés mais aussi le manque à gagner du fait de l’impossibilité de lancer des activités sur un site pollué. "Nous nous préparons à estimer ces coûts au plus juste", assure l’édile. "C’est par fidélité à l’engagement de ma campagne de 1995 que j’ai voulu mener ce combat jusqu’au bout", conclut-il. 

Commune de Frontignan-la-Peyrade

Nombre d'habitants :

22946
Hôtel de Ville
34113 Frontignan-la-Peyrade

Pierre Bouldoire

Maire
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