68.500 défaillances d'entreprises enregistrées en 2025 : le poids de l'industrie en hausse
Avec 68.500 défaillances, l'année 2025 signe un nouveau record, d'après les chiffres communiqués par Allianz Trade. L'industrie pèse de plus en plus dans ces faillites. Interrogés le 6 janvier 2026 par la délégation sénatoriale aux entreprises, Antonin Blanckaert, directeur général de l'Association pour la gestion du régime de garantie des créances salariales (AGS), et Olivier Lluansi, professeur au Cnam, ont avancé des pistes pour tenter de préserver l'outil de production français.
© Capture vidéo Sénat/ Olivier Lluansi, professeur au Cnam et Antoine Blanckaert, directeur général de l'Association pour la gestion du régime de garantie des créances salariales (AGS)
Les défaillances d'entreprises ont connu un nouveau record historique en 2025. Leur nombre a atteint 68.500, un chiffre en hausse de 3,4% par rapport à 2024 qui avait connu 66.240 cas de faillites, et de 23% par rapport à la période avant Covid. Les chiffres communiqués par l'assureur-crédit Allianz Trade le 6 janvier 2026, ont été abondamment commentés par la délégation aux entreprises qui auditionnait le même jour Antonin Blanckaert, directeur général de l'Association pour la gestion du régime de garantie des créances salariales (AGS), et Olivier Lluansi, professeur au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam).
2025 est "une année record, un triste record, a signalé Antonin Blanckaert, c'est la première fois que l'AGS est amenée à avancer autant de sommes pour venir en soutien des salaires ; avec 2,233 milliards d'euros d'avances réalisées, nous avons dépassé un seuil que nous n'avions pas connu depuis plus d'une dizaine d'années". L'une des explications de cette augmentation provient du poids de l'industrie dans ses interventions : +3% en volume d'affaires, +5% en montants et +1% en nombre de bénéficiaires. La part croissante des défaillances d'entreprises industrielles explique aussi la surreprésentation des entreprises de moyenne et grande taille. Les défaillances de groupes de plus de 33 milliards d'euros de chiffres d'affaires ont augmenté de 40% au-delà de la moyenne entre 2006 et 2024 d'après les données d'Allianz Trade.
L'industrie, premier secteur d'intervention de l'AGS
"L'industrie devient le premier secteur sur lequel l'AGS intervient", a confirmé Antonin Blanckaert, citant quelques dossiers emblématiques comme l'entreprises de services Milee, distributeur français de prospectus publicitaires, Brandt, fabricant d'électroménager, Ynsect, spécialisée dans la production de protéines à base d'insectes pour l'alimentation animale et les sols, et l'entreprise chimique Vencorex. "La nature des activités concernées est à forte valeur ajoutée, avec des compétences rares, a précisé le directeur général de l'AGS. Cela interroge sur le devenir des salariés concernés. Est-ce qu'on arrive à leur offrir des perspectives, et qu'en est-il des pertes de compétences et de savoir-faire, cela correspond à des pans entiers d'activités." L'AGS nuance toutefois : "Le poids de l'industrie dans nos interventions représentait 25% en 2015 ; à fin novembre 2025, il est à un peu moins de 20% de nos interventions. Nous ne sommes pas revenus à des volumes d'intervention similaires à 2015-2016 mais à un niveau de 2017."
Le rythme des destructions d'emplois est toutefois supérieur à la vitesse de créations observée auparavant, lors de l'éphémère période de réindustrialisation entre 2017 et 2023. "La tendance dans l'industrie manufacturière est autour de 5.000 emplois détruits par trimestre depuis un an et demi, soit 20.000 emplois détruits par an, contre 10.000 emplois créés dans la période 2017-2023", a affirmé Olivier Lluansi, pour qui ces évolutions étaient prévisibles, à partir de plusieurs facteurs.
Formation, foncier, fiscalité, financement… les solutions existent
Parmi ces facteurs : le coût de l'énergie, "sève de l'industrie" ; l'accompagnement public, passé du plan de relance destiné à moderniser l'outil productif à un plan France 2030 ciblé principalement sur l'innovation de rupture ; et la pression concurrentielle, avec les chocs géoéconomiques et notamment la concurrence des produits chinois. "Les deux premiers facteurs étaient prévisibles et nous avons alerté fin 2022 sur les risques", a souligné l'expert, qui craint des effets en cascade. "Un emploi industriel crée 1,3 emploi de services, il est probable qu'on ait des conséquences dans les mois à venir sur les services à l'industrie", a-t-il mis en garde.
L'ancien délégué interministériel de Territoires d'industrie identifie plusieurs solutions, dont la mise en œuvre d'une formation au plus proche du terrain et des besoins des entreprises, plus territorialisée, car "un soudeur à Lille n'ira pas à Marseille, il faut le former dans le territoire pour le territoire !", a-t-il insisté. Autres leviers : le foncier, la fiscalité, la commande publique, l'énergie et le financement. "On a besoin de 200 milliards d'euros sur dix ans pour refaire un outil productif, cela représente 2 à 3% de l'épargne française actuelle, et ce ne serait pas de la taxation mais un investissement qui rapporterait aux ménages plus que le Livret A et que l'on peut faire garantir par la puissance publique", a estimé Olivier Lluansi. L'exemple de Duralex, qui a collecté près de 20 millions d'euros en 48h dans le cadre d'une levée de fonds auprès des citoyens, pour financer les investissements nécessaire au projet de reprise en coopérative (lire notre article du 5 novembre 2026) "montre qu'il y a des trous dans la raquette, a-t-il souligné, des gens sont prêts à mettre de l'argent, sans filtre financier sur la rentabilité de l'opération, il y a une appétence des Français pour sauver un outil productif mais les banques ne font pas le boulot".
Construire une "résilience productive"
Olivier Lluansi estime aussi qu'il va falloir passer d'une stratégie axée sur des filières stratégiques à la définition de nos productions essentielles, celles dont nous avons besoin pour résister aux crises à venir, comme celle qui vient d'avoir lieu au Venezuela. "Nous avons besoin de nous construire une résilience productive", a-t-il affirmé.
De son côté, l'AGS prône un service public de l'accompagnement des entreprises en difficulté, à l'image de ce qui a été bâti pour la création d'entreprises lors de la dernière décennie. "Cela nécessite un maillage territorial, a précisé Antonin Blanckaert, des acteurs existent au niveau des régions, des acteurs publics, des acteurs parapublics, il faut les fédérer et coordonner leurs dispositifs, il y a quelque chose à faire, y compris du côté des acteurs privés qui accompagnent les entreprises, comme les experts comptables. Nous y gagnerons y compris financièrement."
Des solutions sont donc envisageables mais pour le moment, "aucune d'entre elles ne sont mises en œuvre et c'est la nature du mystère que je n'arrive pas à m'expliquer", s'est désespéré Olivier Lluansi, qui estime qu'il faut dix-huit mois pour obtenir des résultats. Et "pour ce qui est des mois à venir, il n'y a hélas aucune raison que la tendance se ralentisse de manière significative, a insisté le professeur du Cnam. Il va falloir se battre sur chacun des dossiers, même si tout ne sera pas sauvable."