Adieu smart city, vive les territoires intelligents et durables

Le gouvernement a lancé le 27 octobre 2021 un appel à projets doté de 30 millions d’euros pour soutenir les projets "structurants" de territoires connectés. Car, comme le révèle un état des lieux publié à cette occasion, la multiplication des projets sans vision partagée du territoire intelligent nuit à leur généralisation.

Attendu de longue date par les associations d’élus soucieuses de préparer le chantier des usages après l’achèvement de la couverture du territoire en très haut débit, l’appel à projets territoires connectés a été publié le 27 octobre 2021. Doté de 30 millions d’euros, ciblant spécifiquement les collectivités, il est destiné à faire émerger des projets de territoires "intelligents et durables",  "structurants, durables et pérennes". L’appel à projets  est ouvert jusqu’au 17 janvier 2022 mais "il comptera deux vagues de sélection des candidats, en janvier et septembre pour s’adapter au degré de maturité des territoires" a précisé le représentant de la direction générale des entreprises (DGE).

Absence de vision commune

En attendant, les collectivités sont invitées à nourrir leur dossier de candidature des conclusions de l’étude "de la smart city à la réalité des territoires connectés"  dévoilée concomitamment à l’appel à projets. Menée par un consortium d’experts de la smart city et de la data, cette étude a passé au crible les projets de villes intelligentes, d’hyperviseurs urbains, de smart territoires et autres territoires durables et connectés, intelligents et inclusifs. Autant d’appellations révélatrices d’une guerre de la communication et d’approches divergentes qui se révèlent nuisibles au développement des nouveaux services. Le rapport déplore aussi "l’absence d’espace de capitalisation et de consolidation des expériences malgré l’existence de nombreux lieux d’échanges et de valorisation". Cette "absence de vision commune" aboutit à un saupoudrage des aides publiques et à une image dégradée des innovations numériques, vues par certains citoyens, au mieux comme des gadgets, au pire comme des projets totalitaires.

Le concept de smart city enterré ?

Le rapport invite du reste à enterrer une fois pour toute la "smart city" ou sa traduction approximative de "ville intelligente". La notion de "territoire connecté", qui fait fi de la distinction entre zones urbaines et rurales tout en évitant la stigmatisation des "villages stupides" leur apparait plus adaptée. Ils invitent surtout à "intégrer systématiquement les objectifs de transition écologique au projet de territoire intelligent", ces projets devant être exemplaires en matière de sobriété numérique. Sans surprise, la pleine association des citoyens et acteurs locaux, la protection des données et des systèmes, la mutualisation des outils comme le recours à des solutions interopérables et souveraines font consensus dans la définition qu’en font les territoires. En revanche, le "quasi-dogme de la transversalité" associé aux démarches "intelligentes" semble avoir vécu. Les projets visant à instaurer un pilotage par la donnée par métier (éclairage public, eau, déchets…) sont du reste très largement majoritaires, avec plus de 200 initiatives identifiées. "Ces projets incrémentaux n’interdisent ni vision, ni volontarisme", note l’étude. Et malgré tout leur potentiel de transformation, les projets globaux, comme ceux d’Angers ou Dijon devraient rester "l’exception" du fait de leur complexité.

Maîtrise des données et des risques

La gestion de la donnée se révèle ensuite centrale pour l’ensemble des projets. Le rapport incite à la création de datacenters publics régionaux, moins nuisibles à l’environnement et plus performants du fait de leur proximité avec les usages. Ces datacenters pourraient notamment héberger des offres "cloud de confiance" et des plateformes territoriales de la donnée. Ils préconisent aussi de faire des projets de territoires intelligents un levier pour faire respecter les obligations d’ouverture des données publiques de la loi Lemaire en intégrant des clauses open data et transparence des algorithmes dans les contrats avec les prestataires comme dans les conventions de subvention signées par l’Etat. Et pour que ces données soient pleinement réutilisables, ils promeuvent un "conseil national des données" chargé d’élaborer des standards et des modèles de données.

Modèle "hybride"

Autre point de vigilance, la maîtrise des risques cyber. Source de nouvelles vulnérabilités informatiques, les territoires intelligents doivent être exemplaires en matière de cybersécurité. Les experts préconisent la labellisation des solutions proposées aux collectivités et la réalisation systématique d’audits de cybersécurité dès lors qu’un déploiement à grande échelle est envisagé. Un principe d’anticipation que l’on retrouve sur les problématiques de protection des données personnelles mais aussi d’inclusion numérique. Une étude d’impact pourrait notamment fixer le curseur entre le tout numérique et des projets "hybrides", laissant davantage de place à l’humain, pour éviter la création de nouvelles fractures.

En définitive, la création de "territoires connectés" tend à se confondre avec la transformation numérique des territoires. Celle-ci suppose un accompagnement dans la durée mais aussi le développement d’une ingénierie locale qui reste encore largement à construire.

Le regard des élus sur les propositions du rapport

Plusieurs élus, auteurs de rapports sur les territoires intelligents étaient invités à réagir aux propositions de l’étude. L’ancien député Luc Belot (notre article du 20 avril 2017 sur son rapport ) se retrouve ainsi dans les propositions sur la souveraineté, l’inclusion et le besoin d’appropriation. Il estime aussi "qu’il est urgent d’arrêter les expérimentations pour passer à l’échelle" et déplore "ces projets où l’usager est au centre du Powerpoint, sans que cela soit le cas quand on interroge les habitants". Akim Oural, élu de Lille métropole et président d’Open Data France (notre article du 12 juillet 2018 sur son rapport ) a souligné pour sa part l’importance du respect du "principe de subsidiarité" et "d’un retour sur investissement qui intègre les externalités positives comme le bien-être".  Patrick Chaize, sénateur et président de l’Avicca, a quant à lui plaidé pour un plan "France territoires durables et connectés", conçu sur le même modèle que le Plan France très haut débit, qui éviterait à l’Etat "d’arroser là où c’est déjà mouillé".