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Crise sanitaire, confinement, aide alimentaire : les multiples défis de Mayotte

Alors que le déconfinement est sur toutes les lèvres en outre-mer comme en métropole, Mayotte vient d'entrer officiellement en "stade 3" de l'épidémie de Covid-19. Dans le département le plus pauvre de France et alors que le confinement est plus difficile à faire respecter qu'ailleurs, il n'est pas aisé pour les autorités de s'accorder sur la direction à suivre. Si la réouverture des écoles est envisagée à partir du 18 mai, "la situation n'est pour l'instant pas favorable à un déconfinement" pour le maire de Sada. En attendant, les défis sont multiples dans un territoire qui cumule les difficultés sociales et économiques. Les communes, comme les associations, déplorent un manque de coordination dans tous les domaines de la gestion de crise, au prix de retards et couacs particulièrement préjudiciables dans le champ de l'aide alimentaire.

Mayotte vit, comme le reste de la France, la fin de sa septième semaine de confinement. Mais c'est bien sept semaines après la métropole que le passage en "stade 3" de l'épidémie a été décrété pour l'île de l'océan Indien, par l'agence régionale de santé le 30 avril. On acte donc d'une "circulation active du virus sur l'ensemble du territoire", nécessitant des mesures visant à "ralentir sa diffusion" et à "protéger les populations les plus fragiles". Avec 650 cas de Covid-19 confirmés au 3 mai 2020, dont 54 nouveaux cas, "l'épidémie de coronavirus s'intensifie", selon le dernier point de situation. "On fait plus de tests et on trouve davantage de cas positifs parmi les tests réalisés", indique-t-il. Officiellement de 256.000 habitants, la population de Mayotte pourrait en réalité se rapprocher des 400.000 habitants avec les étrangers en situation irrégulière. "Si les formes les plus graves de la maladie restent rares, le virus est désormais présent dans tous les villages et dans tous les milieux", peut-on lire encore.

Département le plus pauvre de France, Mayotte est désormais le plus touché d'outre-mer et le seul territoire ultramarin qui figure en rouge sur les deux cartes de l'activité épidémique du ministère des Solidarités et de la Santé. Avec 31 hospitalisations dont cinq personnes en service de réanimation, et six décès enregistrés, la situation sanitaire semble toutefois encore sous contrôle, même si l'accélération du nombre de cas enregistrés chaque jour place les autorités dans l'incertitude. L'évolution de la situation sanitaire est d'autant plus imprévisible que Mayotte doit faire face à la progression simultanée de l'épidémie de dengue, ainsi qu'à la poursuite d'arrivées irrégulières de Comoriens dont certains devraient être porteurs du Coronavirus. Si la jeunesse de la population est un atout dans cette crise, les comorbidités et le faible accès aux soins peuvent faire redouter l'aggravation rapide de certaines situations.

Alors que le président de la République a estimé le 29 avril que certaines collectivités d'outre-mer pouvaient être des territoires "pilotes" du déconfinement (voir notre encadré ci-dessous), Mayotte est dans une situation des plus complexes. "Nous sommes en phase ascendante de l'épidémie et nous sommes en tant qu'élus très inquiets de la situation", témoigne Anchya Bamana, maire de Sada et présidente de l'Union départementale des centres communaux d'action sociale (UDCCAS), interrogée par Localtis. Alors que l'école pourrait reprendre dès le 18 mai (un point sera effectué le 14 mai "pour envisager l’assouplissement du confinement, en particulier le retour à l’école primaire à partir du 18 mai", a indiqué le Premier ministre, lundi 4 mai), les maires de Mayotte ont déploré le 29 avril auprès de l'Etat le manque d'équipements. "Cela a été très clair : c'est la décision des maires d'ouvrir ou de ne pas ouvrir", a rapporté Anchya Bamana, qui prendra sa décision après avoir consulté les délégués de parents d'élèves. Mais plus globalement selon elle, "la situation n'est pour l'instant pas favorable à un déconfinement".

Confinement : sur quoi lâcher, sur quoi être ferme ?

Pourtant, dans les faits, le déconfinement semble déjà presque là, tant les conditions de vie à Mayotte – 84% de la population vit sous le seuil de pauvreté, 40% des logements sont en tôle et 30% sans eau courante - compliquent le respect des mesures entrées en vigueur le 17 mars. "Les forces de l'ordre font du mieux qu'elles peuvent, elles lâchent sur des rassemblements villageois, parce qu'on ne peut pas dire à quelqu'un 'rentre dans ton four'", selon Ben Amar Zeghadi, directeur de la Chambre régionale d'économie sociale et solidaire (Cress), interrogé par Localtis.

Depuis le 23 avril, le mois de Ramadan, qui s'accompagne généralement à Mayotte de festivités et tournois sportifs, est un élément de complexité supplémentaire. Des petits marchés de producteurs ont été rouverts pour faciliter l'accès aux produits nécessaires aux repas traditionnels. A Sada, la tenue d'un "mourengué", un combat de boxe de jeunes pratiqué après la rupture de jeûne, a été évitée de justesse la semaine dernière par la municipalité, ayant pu appeler des renforts de l'Etat après qu'un événement similaire eut lieu quelques jours avant à Mamoudzou. D'autres mourengués ont été organisés depuis, dont l'un a conduit à des affrontements violents entre jeunes et forces de l'ordre dans la nuit du 2 au 3 mai dans la capitale. Si Anchya Bamana admet qu'"il y a certaines manifestations auxquelles on ne peut pas déroger", ces combats de boxe illégaux lui apparaissent comme des "provocations" auxquelles il faut mettre fin. Il est absolument nécessaire pour elle de parvenir à plus de cohérence dans les discours tenus par les différentes autorités – préfecture, ARS, collectivités. "Soit on devient laxiste, auquel cas la situation va dégénérer, soit on continue à être ferme, et c'est la nécessité de mettre les moyens nécessaires sur le terrain pour faire respecter."

Ce manque de clarté sur la marche à suivre et de coordination entre les acteurs semble bien une constante dans la gestion de crise à Mayotte. Il est cependant parfois possible de rectifier rapidement le tir, comme cela a été le cas lorsque l'entreprise Total, soucieuse de protéger ses employés, a refusé les paiements en espèces alors qu'une partie de la population ne possède pas de carte bancaire et a pourtant besoin de gaz et de pétrole lampant pour la vie quotidienne (éclairage, cuisson des aliments). Sur demande du préfet qui avait été alerté par les maires, la situation a pu être corrigée, avec une organisation de la distribution visant à limiter les longues files d'attente.

Aide alimentaire : un manque de clarté et de coordination

Mais c'est sur l'aide alimentaire que ce manque de coordination peut avoir les conséquences les plus tragiques. "Il a fallu sept semaines pour qu'on débloque la possibilité pour des enfants qui normalement ont une aide alimentaire d'y avoir enfin accès", confie à Localtis Zaina*, professeur en collège et bénévole associative. Or, les besoins sont considérables, le confinement ayant mis à l'arrêt l'économie informelle de subsistance, dont la vente de fruits et légumes aux abords des routes. Après une "première vague" de la crise ayant touché "en premier lieu les étrangers, les ultra vulnérables", une "deuxième vague" a fragilisé dès la deuxième ou troisième semaine "des gens qui travaillaient, avec un peu d'épargne, en situation régulière ou Français", puis une "troisième vague avec des gens qui avaient pu tenir un peu…", décrit Zaina.

Le retard dans la distribution d'aides aux familles les plus précaires serait lié à un pilotage difficilement lisible pour les associations de Mayotte, avec notamment le choix de séparer les circuits de distribution aux Français – confiés aux CCAS, soutenus à hauteur de 2 millions d'euros par le conseil départemental – et ceux visant à toucher les habitants des bidonvilles, majoritairement des étrangers en situation irrégulière. Pour ces derniers, sept associations aux effectifs limités auraient été chargées de l'aide pour chacun des sept secteurs de l'île, sans que les CCAS ni certains acteurs humanitaires importants tels que la Croix-Rouge ne soient réellement associés ou encore sans la mobilisation de personnes qui s'étaient portées volontaires sur le site de la Réserve civique.

La présidente de l'UDCCAS de Mayotte a pris acte de ce choix de l'Etat, qu'elle rattache à un "manque de confiance sur le fait que nous [les communes, ndlr] n'allions peut-être pas donner ces bons aux personnes en situation de précarité extrême", en période électorale et alors que les tensions autour de l'immigration restent vives à Mayotte. A Sada, Anchya Bamana s'est toutefois rapprochée de l'association mandatée qui, selon elle, "ne connaissait pas forcément ces quartiers" les plus précaires. Pour le reste, "les équipes des CCAS, renforcées de volontaires en service civique et d'associations du village, notamment le conseil citoyen, sillonnent les quartiers de la commune pour délivrer ces bons d'achat, ce qui nous permet de délivrer en même temps les messages de prévention", témoigne le maire de Sada. Au bout de quatre semaines, les CCAS auraient ainsi obtenu de convertir la plupart des aides en bons, pour alléger la logistique. Le public aidé serait vaste : personnes âgées et handicapées, bénéficiaires du revenu de solidarité active, ou encore petits commerçants privés de leur activité.

Informés de la possibilité d'attribuer des bons alimentaires à leurs élèves en difficulté mais sans directive claire, certains professeurs se sont également mobilisés pour contacter chaque semaine leurs élèves, recenser les besoins et organiser la distribution. Dans le collège de Zaina, les premières aides, financées pour moitié par une cagnotte diffusée en ligne, ont pu être délivrées à partir du 14 avril, cela alors que les élèves n'étaient pas venus en classe depuis le 29 février – du fait de deux semaines de vacances scolaires juste avant le début du confinement. "C'est lors des distributions sur le terrain qu'on se rend vraiment compte : certains de nos élèves, on ne les reconnaît pas tellement ils sont maigres", se désole Zaina. Lors de cette septième semaine de confinement, "a enfin lieu la distribution des bons dans les établissements pour les demi-pensionnaires", poursuit-elle. Financée par la réorientation de la prestation accueil et restauration scolaire (Pars), cette aide pourrait être aussi attribuée à des élèves externes dans le besoin. Alors que de nouveaux bons seront bientôt distribués par la Croix-Rouge dans le cadre d'un financement spécifique, les associations entendent prioriser les secteurs les plus en difficulté, tout en étant conscientes de "bricoler". En l'absence de coordination globale, "il y a énormément de gens qui vont passer sous les radars, d'autres qui ont reçu plusieurs bons, et certains parlent déjà de 'trafic' dans certains endroits", déplore Zaina.

Associations et entreprises de l'ESS : inquiétudes pour l'après-confinement

En dehors de l'aide alimentaire, ou encore de l'accès à l'eau qui reste très tabou sur l'île, les maires sont confrontés aux défis connus de longue date à Mayotte, à commencer par la gestion des déchets. "Ici on a un gros souci en matière d'élimination des macro-déchets, tels que les carcasses. La question n'est pas encore réglée et cela sur-rajoute à la difficulté", soupire Anchya Bamana.

Parallèlement, le conseil départemental – la collectivité unique portant les compétences du département et de la région – a déployé un dispositif de soutien aux petites entreprises, tandis qu'une "cellule Covid" réunit les principales chambres consulaires, dont la Cress. Alors que la période de confinement pourrait être amortie par les aides, c'est l'après qui inquiète Ben Amar Zeghadi. "Les marchés vont prendre du retard, tout comme les paiements et les paiements de subventions… Les gens vont être en difficulté dès lors qu'on va ouvrir le couvercle de la marmite confinement", anticipe-t-il. Pour limiter les situations difficiles, la Cress consacre actuellement tous ses moyens à soutenir les entreprises de l'ESS et à les aider à préparer la suite. Des entreprises de l'ESS à l'arrêt, comme des chantiers d'insertion par exemple, c'est autant de liens distendus voire rompus avec des personnes fragiles, selon le directeur de la Cress.

La reprise, avec "un temps de souplesse long", est donc désormais nécessaire selon lui. Sans compter que du retard est actuellement pris dans le plan de rattrapage décidé au lendemain de la crise sociale de 2018 – 1,6 milliard d'euros d'investissements dans tous les domaines, à engager sur quatre ans. Après les élections, il faudra de l'avis de Ben Amar Zeghadi transformer cette nouvelle crise en "opportunité pour transformer toute la question socio-économique du territoire et insuffler l'utilité sociale et le respect de l'environnement partout, parce qu'ici on ne peut pas faire autrement". Zaina espère aussi que les leçons de cette crise sanitaire seront tirées en matière de coordination des acteurs, afin "de préparer la prochaine, parce que des crises à Mayotte il y en a très souvent".

* Le nom a été changé sur demande de la personne interrogée.

Emmanuel Macron voit dans certains territoires d'outre-mer des "pilotes" du déconfinement

Emmanuel Macron a estimé le 29 avril 2020 que les collectivités d'outre-mer du Pacifique, largement épargnées par l'épidémie du coronavirus et qui ont déjà commencé à se déconfiner, pouvaient être des territoires "pilotes" pour le déconfinement de l'hexagone à partir du 11 mai.
 En présence de la ministre des Outre-mer Annick Girardin, le chef de l'Etat a tenu une visioconférence avec les dirigeants et élus de Nouvelle-Calédonie, de Wallis-et-Futuna et de Polynésie française, où il devait initialement se rendre mi-avril.
 Il les a d'abord remerciés pour leur gestion de l'épidémie, qui a impliqué parfois la fermeture des territoires, et salué "de vrais résultats à la clé".
   

"Je pense vraiment que l'on peut faire des territoires ultramarins des territoires 'pilotes' en matière de déconfinement" pour l'hexagone, a estimé le président de la République, avant une discussion portant notamment sur le soutien au secteur du tourisme.
Très préservée, la Nouvelle- Calédonie, qui a assoupli ses mesures de confinement dès le 20 avril, ne compte que 18 cas. Avec seulement 58 cas, la Polynésie a également entamé le déconfinement et poursuit cette semaine celui de Tahiti et de Moorea, les deux îles les plus peuplées qui ont concentré la majorité des cas. Aucun cas n'est recensé à Wallis-et-Futuna, seul territoire français habité non contaminé. Les 6.000 habitants de l'archipel de Saint-Pierre et Miquelon, avec un seul cas confirmé, ont commencé à sortir du confinement lundi dernier.   
   

En revanche, l'épidémie a touché plus durement la Guyane comme Mayotte, deux départements fragilisés par la pauvreté et des capacités sanitaires limitées.
La collectivité de Guyane, qui compte plus de 120 cas et un décès, a voté mardi 28 avril à l'unanimité la non réouverture des collèges et lycées le 11 mai.


AFP

 

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