"Crue généralisée" en France : "on a dépassé tous nos records", selon la directrice de Vigicrues
Le phénomène de "crue généralisée" qui touche la France dépasse "tous (les) records", a affirmé ce 14 février à l'AFP la directrice du service Vigicrues, en disant ne pas attendre de "retour à la normale pour les prochains jours". Pour des scientifiques spécialistes du climat, "on est en train de vivre le futur", la fréquence et l'intensité de ces épisodes risquant de devenir de plus en plus importantes.
© Jean-Luc Gleyze
La France se trouve dans "une situation exceptionnelle" alors que le pays est "depuis 30 jours d'affilée sans discontinuer en (vigilance crue) orange ou en rouge", a annoncé Lucie Chadourne-Facon, directrice de Vigicrues à l'AFP ce 14 février. "On a dépassé tous nos records", depuis que Vigicrues, le service public d'information sur les risques de crues en France, a été créé en 2006.
Sols saturés et importants cumuls de pluies
En outre, la France a atteint en cette période un indice de l'humidité des sols "le plus élevé", depuis le début de compilation de cette donnée en 1959. "On a une situation de crue généralisée sur tout le territoire national parce que tous les sols sont saturés partout" et ont "perdu leur capacité d'infiltration", a expliqué la directrice de Vigicrues. "Très clairement, on ne parle absolument pas de retour à la normale pour les prochains jours de notre côté", a-t-elle souligné.
L'ampleur et la durée du phénomène s'expliquent par les importants cumuls de pluie depuis deux mois sur une partie du territoire, qui ont fini par saturer les sols, gorgés d'eau. "En Bretagne, jusqu'au Massif central et l'ensemble du pourtour méditerranéen et la Corse", il est tombé dans cette période "en moyenne plus de 250 mm de pluie au mètre carré, soit 200 litres au mètre carré sur tout ce territoire-là", a résumé Lucie Chadourne-Facon. "Ces pluies qui tombent vont naturellement rejoindre les rivières par le ruissellement sur le sol puisque le sol ne peut plus absorber l'eau", a-t-elle ajouté. De fait, "aujourd'hui, les rivières sont extrêmement sensibles aux moindres précipitations, aux moindre pluies qui arrivent sur le territoire, et les rivières du coup réagissent très rapidement", a expliqué la directrice de Vigicrues. "Toutes les perturbations qui arrivent réalimentent en permanence les crues".
Ces pluies permettent "de remplir les réserves, les barrages, donc pour le soutien d'étiage, on partira avec des réserves qui seront pleines", a ajouté la directrice de Vigicrues, dans un autre entretien à l'AFP plus tard dans la journée. Ce sont toutefois les précipitations "de mars-avril qui donneront un indicateur de l'étiage pour le reste de l'été et de la manière dont la saison va se passer", a-t-elle nuancé.
Il n'y a en outre pas de "lien direct" entre une période de crues et une absence de sécheresse, a-t-elle prévenu, rappelant que les crues majeures de la Garonne en 2022 avaient mené à l'"une des sécheresses les plus importantes, voire la plus importante" dans la région, "qui a duré du printemps 2022 jusqu'à l'hiver 2023".
Facteurs locaux
Pour les scientifiques, le dérèglement climatique rend les précipitations plus extrêmes et plus intenses, favorisant les inondations telles que celles qui touchent le Sud-Ouest de la France. Ces phénomènes, aussi causés par d'autres facteurs, vont devenir plus fréquents à l'avenir, préviennent les scientifiques. "On ne peut pas simplifier en disant que c'est le changement climatique qui génère ces inondations" actuelles mais "le réchauffement amplifie ces inondations : il rajoute de l'eau qui tombe et de l'eau qui déborde", a expliqué à l'AFP Pierre Brigode, hydrologue à l'Ecole Normale Supérieure de Rennes et à l'Université de Rennes.
Selon les scientifiques du Giec, les précipitations vont devenir plus fréquentes et plus intenses en raison de l'évolution du climat, ce qui augmentera les inondations au niveau local. Chaque hausse de 1°C des températures entraîne 7% d'augmentation de l'humidité de l'atmosphère, selon la formule de Clausius-Clapeyron, bien connue des météorologues. "Statistiquement, on est en train de vivre ce qui est le futur, c'est à dire des hivers plus humides et donc plus d'inondations", souligne Pierre Brigode.
"Il y a des facteurs locaux qui peuvent aggraver les conséquences des précipitations et qui viennent aggraver aussi ce qui se passe à l'heure actuelle, sans que ce soit forcément lié au changement climatique", souligne Brice Martin, maître de conférences de géographie à l'université de Haute-Alsace, citant en exemple "l'imperméabilisation des sols".
"L'urbanisme a une responsabilité qui va être importante", ainsi que l'agriculture "surtout à partir du moment où on a une agriculture qui supprime les haies, les fossés, les zones humides, qui privilégie plutôt les grandes cultures", a-t-il souligné auprès de l'AFP.
Pour Brice Martin, des exemples récents de catastrophes doivent nous interroger : "est-ce qu'on est capable, en termes de gestion de crise, de pouvoir gérer l'aggravation des phénomènes, l'augmentation de la fréquence des phénomènes qui risque effectivement de s'accentuer" avec l'évolution du climat ?
Catastrophes meurtrières
Des inondations ont ainsi dévasté l'Europe occidentale en 2021, faisant près de 200 morts en Allemagne et 40 en Belgique et occasionnant des destructions matérielles d'ampleur. Les scientifiques du World Weather Attribution (WWA), qui regroupe des experts de divers instituts de recherche dans le monde, ont conclu que le changement climatique avait augmenté la probabilité et l'intensité de l'événement. En Espagne, des inondations avaient fait plus de 230 morts en octobre 2024, principalement dans la région de Valence. L'an dernier, au moins 135 personnes sont mortes dans le centre du Texas, après de fortes pluies ayant provoqué des inondations soudaines au début du weekend du 4 juillet, jour de fête nationale aux Etats-Unis.
"Si on prend l'image de l'urne dans laquelle on tire des boules au loto, peut-être qu'avant il y avait une boule noire chaque année qu'on tirait qui faisait qu'on avait une crue importante. Plus le temps va passer, plus on aura des boules noires et donc on aura plus souvent des crues. Et en plus ces crues seront plus intenses", indique Pierre Brigode.
"Pour les crues hivernales, le signal est assez clair vers l'augmentation. C'est plus difficile d'avoir des projections pour les crues estivales qui sont plutôt les crues méditerranéennes d'orage, etc.", précise-t-il.
Le gouvernement a défini une trajectoire dite de réchauffement de référence pour l'adaptation au changement climatique (TRACC), qui prévoit un réchauffement moyen de +2,7°C en 2050 et +4°C en 2100 dans l'Hexagone. Au milieu du siècle, il faut aussi s'attendre à une "augmentation des pluies intenses (+10 %) renforçant le risque d'inondations par ruissellement pour lequel 17 millions de Français sont exposés", selon Météo-France.