Défiance industrielle : l’urgence d’une approche plus locale et ascendante, selon la Fabrique de l’industrie
Craintes environnementales et sanitaires, remise en cause de l’intérêt général ou du modèle économique local… les oppositions à l’implantation de sites industriels reposent sur des motivations multiples. Une étude de la Fabrique de l’industrie montre qu’au-delà de la proximité géographique, ces conflits s’ancrent aussi dans des facteurs territoriaux, culturels et symboliques plus profonds.
© La fabrique de l'industrie et Adobe stock
Les Français sont-ils hostiles à l’industrie ? La médiatisation de certaines contestations locales de projets industriels pourrait le laisser penser. Pourtant, la cartographie de ces conflits réalisée par la Fabrique de l’industrie dans une étude récente ("Industrie et habitants, une équation insoluble ?") nuance cette perception. Sur la période 2010-2024, seuls 61 projets industriels ont donné lieu à des conflits, alors que 2.336 sites ont été créés ou étendus en France. En incluant les activités minières et énergétiques, on recense 603 conflits pour 2.786 projets. Il n’existe donc "pas d’opposition systématique des riverains français aux projets industriels se traduisant par une action (recours en justice, manifestation, médiatisation, etc.)", selon Caroline Granier, coordinatrice de l’étude.
Pour autant, le travail de la Fabrique de l’industrie confirme combien la bonne réception des projets industriels par le public est "déterminante pour leur réussite". Afin de mieux comprendre l’origine des conflits locaux et d’évaluer "les mérites et les limites des dispositifs prévus pour organiser la participation et la concertation du public", quatre projets ont été analysés en détail : Hynovera et HyVence dans les Bouches-du-Rhône, l’échec de l’implantation de l’usine Bridor à Liffré en Bretagne et le projet d’extension d’une usine chimique implantée dans la ville d’Oullins-Pierre-Bénite, dans la métropole de Lyon.
Quatre projets examinés à la loupe
Projet Hynovera : porté par l’entreprise Hy2Gen, il prévoit la création d’une plateforme de production de carburants renouvelables pour l’aviation et le fret maritime à Gardane-Meyreuil. Actuellement en phase de concertation préalable à l’enquête publique, il a du mal à s’inscrire dans les spécificités du territoire et révèle des divergences de visions entre les acteurs locaux quant à son avenir.
Projet Hyvence : le projet d’extension d’une usine chimique à Oullins-Pierre-Bénite a suscité une contestation citoyenne liée aux risques de PFAS (composés per- et polyfluoroalkylés), faisant du territoire un laboratoire de renouvellement des débats et de la gestion du risque chimique.
Projet d’implantation d’une usine Bridor à Liffré : malgré le soutien des élus et des impacts négatifs limités, le projet d’usine Bridor à Liffré a été abandonné sous l’effet des contestations locales, révélant les attentes de la population quant au rôle économique et sociétal d’un projet industriel.
Projet Hyvence (extension d’une usine chimique à Oullins-Pierre-Bénite) : ce projet de Géosel à Fos-sur-Mer, combinant photovoltaïque flottant et production d’hydrogène, a suscité de fortes oppositions locales en raison de son implantation dans le dernier espace naturel accessible aux habitants, soulignant l’importance de prendre en compte, avant de chercher à investir dans un territoire, les relations qui le lient aux populations.
Des cas d’opposition multiples
Si leurs causes sont multiples, les conflits trouvent leur origine, de manière plus ou moins directe, dans les inquiétudes des habitants pour l’environnement, la santé ou le cadre de vie. Les oppositions les plus vives concernent ainsi les carrières, les usines chimiques, les sites de traitement de déchets et, "par-dessus tout, les projets liés aux énergies renouvelables (parcs éoliens et méthaniseurs notamment)". Ces contestations locales relèvent parfois du phénomène Nimby ("not in my backyard" ou "on n’en veut pas chez nous"), mais pas uniquement. Elles sont aussi nourries par des facteurs territoriaux qui dépassent la seule proximité géographique : "valeurs personnelles, symboles et émotions, histoire du territoire ou action des élus."
L’échec du projet Bridor à Liffré illustre cette combinaison de facteurs. S’il présente des caractéristiques "classiques" - controverse environnementale, place de l’emploi dans les débats, choix du territoire -, "ses particularités et les processus ayant mené à son échec en font un cas à part dans le paysage industriel français", note l’étude. Le conflit s’est élargi à des interrogations plus globales sur le modèle économique.
Dès l’origine, le choix du site d’implantation a cristallisé les oppositions, révélant une divergence de vision du territoire. Quand certains plaidaient pour une industrialisation accrue de la Bretagne, d’autres rappelaient que le territoire breton représente, "un patrimoine, de l’agriculture, des sols, un climat et des paysages", selon la mission régionale d'autorité environnementale (MRAe). Ce décalage dans les imaginaires territoriaux a fragilisé la légitimité du projet.
Les résidents ont des exigences de transparence…
Les conflits mettent également en lumière un déficit d’information des populations. Les exigences de transparence se heurtent parfois au "secret de fabrication", qui autorise les industriels à ne pas divulguer l’ensemble des substances utilisées. Et lorsque l’information est partagée, encore faut-il qu’elle soit accessible et scientifiquement robuste. "Il aura ainsi suffi d’un documentaire, sur une chaîne de télévision publique, consacré aux rejets de PFAS par des usines chimiques localisées à Oullins-Pierre-Bénite, dans la vallée de la chimie, pour que soit remise en cause l’expertise menée de longue date sur le niveau de risque et les impacts environnementaux de l’industrie chimique locale", souligne l’étude.
À partir de ces quatre études de cas, la Fabrique de l’industrie insiste sur la nécessité pour les industriels comme pour les pouvoirs publics, de "saisir toute la variété des motifs d’opposition mobilisés par les riverains pour accroître les chances de mener les projets jusqu’à leur terme". Or, le cadre réglementaire actuel visant à renforcer l’acceptabilité des projets repose "exclusivement sur le principe de l’information et de la participation, ponctuelles et tardives, du public". La consultation organisée par la Commission nationale du débat public (CNDP) apparaît ainsi, "à bien des égards, ancrée dans des procédures administratives ne favorisant pas l’implication du public".
… et produisent parfois eux-mêmes des informations
Le cas d’Oullins-Pierre-Bénite illustre au contraire l’aspiration des citoyens à participer davantage à la production d’informations. Face à un sentiment de manque de dialogue, un collectif d’habitants a organisé des réunions publiques au cours desquelles un riverain, docteur en chimie, a vulgarisé les enjeux scientifiques de la pollution aux PFAS et formé des citoyens aux prélèvements de sols. Le groupe a ensuite noué un partenariat avec le laboratoire d’un chercheur canadien en formulant ses propres "questions de recherche". Un projet d’institut écocitoyen local est aujourd’hui à l’étude. "Oullins-Pierre-Bénite a fait ainsi office de laboratoire scientifique, où se sont croisés compétences et matériaux de recherche", souligne la note.
En conclusion, la Fabrique de l’industrie plaide pour la construction d’une vision partagée de l’industrie du futur, "en partie locale et ascendante, et non exclusivement le fait de décisions centralisées". Une condition, selon elle, pour éviter que la défiance ne se transforme en rejet global de l’industrie par les Français.