Déserts médicaux : un enjeu global d’attractivité pour les territoires

Pour attirer des professionnels de santé sur un territoire, les incitations financières ne suffisent pas. Les collectivités ont intérêt à mettre en place des stratégies globales de territoire pour mobiliser les acteurs de santé et aborder tous les aspects de l’attractivité du territoire – conditions d’exercice, mais aussi ressources du territoire, accueil et accompagnement des étudiants et des médecins… Autour d’une étude qu’il vient de publier, le Cner, qui fédère les agences d’attractivité, organisait le 21 juin 2022 un webinaire sur ce sujet. 

"Attraction des professionnels de santé : comment lutter efficacement contre les déserts médicaux ?" C’est le nom d’une étude réalisée par le Cner, fédération des agences d’attractivité, de développement et d’innovation, avec le soutien de la Caisse des Dépôts, et publiée le 21 juin 2022. La France ayant choisi de préserver la liberté d’installation pour la plupart des professionnels de santé – pharmaciens, sages-femmes, masseurs-kinésithérapeutes et infirmiers sont toutefois soumis à des règles –, l’attractivité territoriale est un enjeu déterminant pour des collectivités soucieuses de permettre l’installation et le maintien de professionnels sur leur territoire. A partir de retours d’expérience issus notamment de son réseau d’agences d’attractivité, le Cner détaille dans son étude trois leviers d’action pour les territoires : la promotion du territoire auprès des professionnels de santé et l’accompagnement à l’installation, l’attribution d’aides financières à l’installation et au maintien et enfin le développement de conditions d’exercice attractives. 

"Pour attirer des personnels soignants sur un territoire, il faut créer des conditions d’attractivité" dans tous les domaines de la vie – éducation pour les enfants, opportunités d’emploi pour le conjoint, culture… –, a résumé Emmanuel Lacroix, directeur de projet santé à la Caisse des Dépôts, lors d’un webinaire organisé par le Cner ce 21 juin 2022. Pour ce dernier, les programmes de redynamisation des territoires (Action cœur de ville, Petites villes de demain) offrent l’opportunité de "penser la santé dans une stratégie territoriale". La Caisse des Dépôts propose en outre sur ce sujet différents appuis aux territoires, dont des moyens d’ingénierie stratégique et des prêts et investissements dans les projets de structures. Le critère pour estimer si le projet est "solide", c’est "l’implication des acteurs" – médecins, élus, agence régionale de santé… –, selon Christel Sanguinède, directrice de projets à la Caisse des Dépôts. Un constat simple que nombre de territoires ont pu vérifier ces dernières années.    

Analyser les besoins et travailler en réseau pour éviter la "déperdition d’énergie"

Le département du Loiret a ainsi souhaité redéfinir sa politique d’accès aux soins en 2016, après avoir observé que nombre de maisons de santé pluridisciplinaires (MSP) montées sur les territoires restaient vides. "On sait aujourd’hui que ces projets sont montés à l’envers : d’abord on travaille avec les professionnels de santé et ce qui va terminer le projet c’est le bâtiment", met en avant Sarah Benayad, chargée de mission au département du Loiret. La région Centre-Val de Loire est la moins dense de France métropolitaine en termes de professionnels de santé et, au sein de cette région, presque trois quarts du Loiret sont classés en "territoires sous-dotés". Face au manque de professionnels, en particulier de médecins généralistes, ni les MSP ni des bourses au montant conséquent n’avaient d’impact. Le département s’est donc livré à un diagnostic fin des besoins des professionnels et à un réseautage actif avec les autres acteurs de territoire – agence régionale de santé, région, Caisse primaire d’assurance maladie… – pour "créer un cercle vertueux" et éviter la "déperdition d’énergie", explique Sarah Benayad.

Désormais la politique de démographie médicale porte sur trois axes : les étudiants, les professionnels de santé et l’attractivité des territoires. Le département se positionne sur les actions jugées les plus efficaces, par exemple le logement pour des étudiants en médecine qui changent très régulièrement de terrain de stage. "On a trouvé une solution qui est de travailler en partenariat avec les collèges", témoigne Sarah Benayad. Des logements de fonction vacants sont mis à disposition et réaménagés par le département pour accueillir des collocations d’étudiants en médecine. "On fait vraiment du cousu main, tous les six mois, cela demande du temps mais on un beau résultat avec déjà près de 80 internes accueillis", souligne Sarah Benayad.

Un accompagnement "cousu main" pour que le territoire dévoile tous ses atouts

Ce "cousu main" visant à "accompagner des gens", à les "fidéliser" – malgré le "pari" que cela représente pour les étudiants – se retrouve dans d’autres actions mises en œuvre, dont les bourses pour les étudiants et les aides à l’installation pour les professionnels – attribuées en contrepartie de cinq ans de travail sur le territoire. Le département intervient en "zone complémentaire" sur ces aides, pour s’inscrire en complémentarité avec l’ARS qui fournit déjà des moyens financiers aux zones sous-dotées. Sur le volet "attractivité des territoires", un appel à initiatives vise à faire émerger des projets locaux d’accès aux soins autour de la e-santé, de la solidarité territoriale et de la prévention et de l’accompagnement des mutations professionnelles. Le département s’appuie aussi sur l’offre Docpack, qu’il met à disposition des collectivités pour accueillir de façon très personnalisée les professionnels de santé – via une box de découverte du territoire et des échanges téléphoniques avec un "welcomer" (un chargé d'accueil/réceptionniste). 

Dans le département de la Manche, l’agence d’attractivité "Attitude Manche" entreprend des démarches similaires pour faciliter l’installation des internes, des professionnels de santé et de leur famille, allant jusqu’à organiser des séjours de découverte du territoire. "On parle beaucoup d’exercice, mais la motivation qu’ils ont pour le territoire est importante pour leur installation", met en avant Valérie Le Dentu, chargée de l’attractivité médicale à l’agence Attitude Manche. Cela passe par des rendez-vous individualisés avec des internes qui sont auprès de praticiens pour mieux connaître leurs besoins "quels qu’ils soient", leur permettre de découvrir encore plus les ressources – sportives, culturelles… – du territoire et "les accompagner dans leur projet de vie".   

Un risque de surenchère ?

Le département a également investi dans la communication et le marketing, avec le mini-site "What’s up doc ?" (Quoi de neuf doc?) présentant des témoignages de professionnels de santé heureux d’avoir choisi la Manche. Comme le Loiret, le département normand valorise la "dynamique collective" qui permet aux différents partenaires d’être efficaces sur le territoire. Toutes les structures de santé publiques et privées sont ainsi adhérentes à l’agence d’attractivité, ce qui permet par exemple à l’agence d’accueillir dans les centres hospitaliers les nouveaux étudiants et d’organiser par la suite des moments de convivialité. Le renforcement du partenariat passe aussi par la mise en place de communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS).

Qui dit quête d’attractivité dit aussi concurrence entre les territoires, le Cner recommandant de "privilégier les échelons supra (intercommunal ou départemental)" dans l’attribution d’aides financières pour éviter "un risque de surenchère entre communes limitrophes". Mais la concurrence se joue également entre départements, tant sur les aides financières que sur l’ensemble des mesures destinées à accueillir des médecins. Le Cner insiste sur le fait que les incitations isolées n’ont que peu d’impact ; c’est la diversité des mesures mises en place, la qualité du partenariat local et l’accompagnement humain qui vont permettre d’obtenir des résultats. 

 

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