Entre baisse des subventions et coûts en hausse, le théâtre public en péril
Une table ronde sur la situation du théâtre public organisée à l'Assemblée nationale a permis aux acteurs du secteur de faire connaître leur très mauvaise situation économique. Touchés par des baisses de subventions et des coûts de production en hausse, ils ont aussi avancé des solutions.
© Capture vidéo Assemblée nationale/Nicolas Royer, Vincent Roche Lecca, Claire Guiéze et Delphine Lalizout
Le théâtre public va mal. Entre les baisses de subventions publiques et une inflation galopante, les institutions culturelles sont prises en étau. Certains parlent même de "plan social à bas bruit". À bas bruit, car le secteur fait peu parler de lui, certains qualifiant même une grande partie de ses acteurs d'"invisibles". Pour évoquer leurs difficultés et braquer les projecteurs sur ces scènes subventionnées, la commission des affaires culturelles de l'Assemblée nationale a organisé le 15 avril dernier une table ronde sur la situation du théâtre public.
Invité à prendre la parole en premier, Nicolas Royer, coprésident de l'Association des scènes nationales, a commencé par dresser un portrait de ses adhérents : "Il y a 78 scènes nationales, ce qui permet d'irriguer totalement le territoire. C'est un réseau qui tisse des liens entre le monde rural et les grandes villes." Ce réseau bénéficie d'un budget d'environ 300 millions d'euros qui se décompose en 100 millions d'euros des villes et groupements intercommunaux, 60 millions de l'État, 22 millions d'euros des régions et 20 millions des départements, le reste provenant de recettes propres (billetterie, mécénat, production et coproduction).
"Nous sommes pris dans un effet de ciseaux"
Si les moyens sont conséquents, les résultats le sont tout autant : les scènes nationales attirent à peu près cinq millions de spectateurs par an, que ce soit pour du théâtre, du cirque, de la danse, de la musique, des arts visuels, du cinéma, etc. "Ce réseau, a souligné Nicolas Royer, constitue le premier réseau de producteurs, coproducteurs et diffuseurs de spectacles vivants en France." Un travail de production qui s'accompagne d'actions d'"inclusivité" en direction de l'ensemble de la population, en lien avec la politique de la ville, les prisons, le monde hospitalier, l'Éducation nationale, etc.
Mais aussitôt ce portait dressé, le responsable de l'Association des scènes nationales décrit "une situation difficile" : "Nous sommes pris dans un effet de ciseaux avec des baisses de subventions, de contributions publiques et puis une inflation galopante qui nous a fortement saisi ces dernières années puisque nous sommes très impactés par la main-d'œuvre, par les transports de décors, par les voyages, par les hébergements et par la restauration. En euros constants, on a perdu 15 à 20 points de ce qu'on appelle notre 'disponible artistique', nous permettant d'investir sur l'humain, sur le vivant."
"Nous sommes au seuil de modifications irréversibles"
Dans son sillage, Vincent Roche Lecca, coprésident de Scène ensemble, qui représente 500 scènes conventionnées, théâtres de ville, festivals, etc., sur tout le territoire, a confirmé les difficultés : "Notre secteur est aujourd'hui en danger, pas de manière abstraite ni à long terme. Il l'est concrètement, dès maintenant, dans les budgets, dans les programmations, dans le lien au public, dans l'emploi. Nous l'avions prévu, nous avons alerté et nous sommes à présent au seuil de modifications irréversibles du paysage du théâtre public." Il a alors décrit une situation confirmée par d'autres intervenants : "Il est constamment demandé aux secteurs de faire plus avec moins. Cela a des conséquences immédiates : moins de créations, moins de prises de risques, moins d'emplois, travailler plus en étant payé autant, voire moins pour les artistes et techniciens, renoncer à des choix de programmation."
Est ensuite arrivé une critique de Vincent Roche Lecca, également reprise par d'autres intervenants : "On pousse progressivement les structures à se comporter comme des opérateurs marchands, alors même que leur mission est d'intérêt général. Et c'est un contresens. Le spectacle vivant subventionné n'est pas là pour être rentable, il est là pour présenter ce que le marché renonce à montrer justement par manque de rentabilité."
"La culture ne fait plus l'objet d'un consensus politique"
De son côté, Delphine Lalizout, présidente du Syndicat national des arts vivants, a insisté sur la question de l'emploi : "La situation de l'emploi est très inquiétante, la sous-dotation du Fonpeps (fonds national pour l'emploi dans le spectacle) est bien sûr un facteur aggravant considérable. La plupart des équipes prévoient des licenciements, des postes non remplacés dans les mois qui viennent, avec des conditions de travail qui se dégradent."
Claire Guiéze, coprésidente du Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles (Syndeac), premier syndicat des entreprises culturelles du spectacle vivant public, a résumé la situation : "Les baisses des dotations des collectivités, que nous dénonçons de concert avec les associations d'élus, se répercutent également massivement sur les budgets alloués à la politique culturelle. Les disponibles artistiques fondent, le nombre de titres par saison également, les actions de territoire sont affaiblies. Cette situation conduit à l'accélération du plan social à bas bruit que nous dénonçons depuis 2024." Puis elle a ajouté : "La culture ne fait plus aujourd'hui l'objet d'un consensus politique. Nous n'avons pu que le constater dans le cadre des dernières campagnes d'élections municipales."
"Passer à des contrats d'objectifs en lien avec les collectivités"
C'est donc à une question qu'ils estiment avant tout politique que les intervenants à la table ronde ont tenté de répondre. Synthétisant une idée répandue parmi les professionnels comme parmi les députés présents, Vincent Roche Lecca a d'abord proposé de "considérer le service public de la culture comme un investissement et arrêter l'érosion des financements publics en le réindexant sur la réalité des coûts". Il a également souhaité organiser dans chaque région une conférence budgétaire avec l'ensemble des collectivités, de l'État et des professionnels, afin de "redonner de la visibilité aux acteurs avec des engagements pluriannuels solides et limiter les appels à projets chronophages et inefficaces".
Le député Erwan Balanant a estimé qu'"on s'est laissé déborder par un certain nombre de transformations du modèle économique". Pointant lui aussi les appels à projets "qui ne fonctionnent plus", il a appelé à "passer à autre chose, à des contrats d'objectifs sur le long terme en lien avec les collectivités locales". Sa collègue Virginie Duby-Muller a également appelé de ses vœux "une refonte des modèles économiques", mais cette fois "en associant davantage les acteurs privés, les mécènes et en innovant avec des partenariats territoriaux".
"La loi de finances pour 2027 sera déterminante"
Deux autres parlementaires, Jérémy Patrier-Leitus et Tiffany Jeancourt, ont pointé la question de la diffusion. Alors que le nombre moyen de représentations pour un spectacle était, en 2019, de 3,7 dans un centre dramatique national et de 2,3 pour une scène nationale, selon la Cour des comptes, ils se sont demandé s'il ne convenait pas de conditionner davantage l'argent public au nombre de représentations, à la circulation des œuvres et à l'élargissement du public.
Si Stephan Kutniak, directeur du Syndeac, s'est dit, à la fin des débats, "extrêmement rasséréné de cette rencontre", estimant que les députés étaient "parfaitement lucides" et qu'ils connaissaient "parfaitement la situation ", Delphine Lalizout s'est montrée plus tempérée et a averti : "La loi de finances pour 2027 sera déterminante. Le secteur ne pourra souffrir d'aucune diminution de crédits supplémentaires, au risque de condamner définitivement son héritage et le maillage territorial tel qu'il a été travaillé et soutenu depuis des décennies."