Expulsions : 1.240 opérations et 77.000 personnes touchées en France en 2025

Le septième rapport de l'Observatoire des expulsions, publié jeudi 10 septembre, recense 1.240 opérations menées en France en 2025, touchant plus de 77.000 personnes. Sous un léger recul du nombre d'interventions, le travail des associations pointe une précarisation accrue, marquée par la baisse des décisions de justice et l'absence quasi générale de relogement.

Sur le papier, le chiffre annuel marque un repli. En 2025, l’Observatoire des expulsions de lieux de vie informels (collectif regroupant huit organisations majeures dont la Fondation pour le logement, Médecins du Monde, la Ligue des droits de l'Homme et le collectif Romeurope) a comptabilisé 1.240 expulsions collectives sur le territoire national, contre 1.425 l'année précédente. Mais sur le terrain, la pression ne faiblit pas. En moyenne, trois expulsions ont eu lieu chaque jour en France l’année dernière, chassant quotidiennement 211 personnes de leur habitat précaire ; qu'il s'agisse de bidonvilles, de squats, de campements de tentes ou de caravanes. Au total, 77.099 personnes ont été directement touchées, parmi lesquelles au moins 4.587 mineurs.

La moitié des expulsions concentrées sur le littoral nord 

La géographie des évacuations demeure très polarisée. À elle seule, la bande côtière de la Manche et de la Mer du Nord concentre 51% du total national, avec 632 expulsions recensées. "Les convois interviennent toutes les 48 heures environ sur des sites immédiatement réoccupés par des exilés sans alternative. Un même terrain dans le Calaisis a ainsi fait l'objet de 119 expulsions au cours de la seule année 2025", a exposé Ambre Argney, responsable communication et plaidoyer pour Human Rights Observers, ce jeudi 10 septembre lors de la présentation du rapport de l’Observatoire.

En dehors du littoral nord, 608 expulsions ont concerné 35.575 personnes. Les départements les plus touchés restent le Nord (142 expulsions hors littoral), Paris (62), la Haute-Garonne (57) et la Gironde (48). À Paris, la politique d'éviction s'est traduite par une nette fragmentation : alors que les opérations ont quadruplé depuis 2019, les forces de l'ordre n'évacuent plus de grands campements, mais une multitude de mini-sites, la taille médiane des lieux expulsés étant passée de 230 habitants en 2019 à seulement 15 en 2025

Une hausse des procédures sans juge

L'un des enseignements majeurs du rapport concerne la dégradation du cadre légal régissant les évacuations. Alors que le code des procédures civiles d'exécution pose le principe selon lequel l'expulsion d'un lieu habité exige une décision de justice, seule une intervention sur trois reposait sur un jugement en 2025.

À l'inverse, la part des expulsions dépourvues de fondement légal a atteint 53%, un sommet historique. Pour l’Observatoire, le chiffre s'explique massivement par le détournement de la procédure pénale de flagrance. Conçue pour permettre aux officiers de police judiciaire de rechercher les preuves d'un délit (comme l’occupation illicite ou l'intrusion), la flagrance est fréquemment utilisée comme moyen de pression pour sommer les occupants de partir sur-le-champ sous menace d'arrestation ou de saisine de leurs biens, sans passer devant un magistrat civil. Elle représente 46% des bases juridiques recensées au niveau national, et 82% sur le littoral nord.

Les décisions administratives (arrêtés d'évacuation préfectoraux ou municipaux pour risque sanitaire, arrêtés "gens du voyage" de la loi Besson, ou mises en demeure au titre de l'article 38 de la loi Dalo) représentent quant à elles 13% des cas. Le cadre législatif continue par ailleurs de se durcir : l'extension des évacuations administratives accélérées par la loi Kasbarian-Bergé de 2023 s'est trouvée renforcée par la promulgation, le 18 août 2026, de la loi dite Ripost, élargissant encore les pouvoirs préfectoraux aux locaux commerciaux et professionnels.

Enfin, l'Observatoire note que 7% des expulsions s'effectuent en dehors de tout cadre légal, citant des interventions d'entreprises de sécurité privée agissant pour le compte de propriétaires, des destructions directes menées par des bailleurs ou des pressions exercées par des riverains.

Saisies de matériel, précarité sanitaire et errance forcée

Au-delà des qualifications juridiques, l’Observatoire dénonce la brutalité matérielle et sociale dont témoigne le déroulement opérationnel des évacuations. Seules 7% des opérations recensées au niveau national (et 24% hors littoral) ont été précédées d'un diagnostic social préalable, pourtant préconisé par la circulaire interministérielle du 26 août 2012. Dans 92% des cas, l'expulsion s'est soldée par l'absence de proposition d'hébergement ou de relogement pour tout ou partie des habitants. Les mises à l'abri temporaires (hôtels, CAES, gymnases) ne concernent que 20% des opérations, tandis que les accès à un logement stable ou à un dispositif d'insertion restent marginaux (environ 1% chacun).

Le collectif indique par ailleurs que les expulsions s'accompagnent souvent d'une destruction du matériel de survie : dans 88% des cas à l'échelle nationale (et 99% sur le littoral nord), les biens personnels sont saisis ou détruits par des engins de chantier. Sur le littoral, l'association Human Rights Observers a ainsi dénombré la saisie de 1.378 tentes, 164 sacs de couchage et 117 matelas sur l'année. Une tendance qui détériore l'état de santé physique et psychique des populations, déplore-t-on notamment chez Médecins du Monde

Le rôle des acteurs publics et les alternatives existantes

Le rapport met aussi en évidence une responsabilité centrale des autorités publiques : 67% des sites expulsés appartiennent en effet à des propriétaires publics (État,collectivités territoriales). Les choix de gestion varient fortement selon la volonté politique locale. En Seine-Saint-Denis, l'arrivée d'un nouveau préfet et la signature en mars 2025 d’une feuille de route départementale relative à la résorption des bidonvilles, construite avec le secteur associatif, s'est traduite par une baisse de 61% des expulsions dans le département (passant de 23 en 2024 à 9 en 2025). À l'inverse, dans les Bouches-du-Rhône, la nomination en début d'année 2025 d'une nouvelle autorité préfectorale aurait mis fin à la temporisation hivernale et rompu le dialogue avec les associations d'accompagnement.

L'Observatoire rappelle toutefois que des alternatives pragmatiques à l'expulsion sèche existent et portent leurs fruits. À Cambremer (Calvados), la négociation entre occupants et copropriétaires d'un ancien Ehpad a permis la signature d'une convention d'occupation précaire gérée par un collectif citoyen, évitant l'expulsion judiciaire. À Montpellier, la démarche "Montpellier Zéro Bidonville", associant la ville, la métropole, l'État et la Fondation pour le logement, a permis en août 2025 la résorption du bidonville de l'avenue de Maurin en réorientant 27 personnes vers une ancienne auberge de jeunesse rénovée, assortie d'un accompagnement social vers le logement pérenne.

Face à ce qu’il qualifie de politique d'éviction systématique, l'Observatoire préconise ainsi l'arrêt des expulsions sans solution de relogement, le respect strict de la trêve hivernale pour tous les publics et la mise en place d'une stratégie nationale interministérielle de résorption de l'habitat informel.

 

Pour aller plus loin

Abonnez-vous à Localtis !

Recevez le détail de notre édition quotidienne ou notre synthèse hebdomadaire sur l’actualité des politiques publiques. Merci de confirmer votre abonnement dans le mail que vous recevrez suite à votre inscription.

Découvrir Localtis