Expulsions, sans-abrisme, canicules… les associations pour le logement en alerte maximale

Alors que la France s’enfonce dans une crise de l’hébergement d’une ampleur "inédite", le Collectif des associations pour le logement dénonce l’impréparation du gouvernement face aux canicules et un projet de loi qui fragilise le droit des occupants. Entre coupes budgétaires et saturation des dispositifs, les acteurs du secteur s’alarment d’un contrat social qui "craque" de toutes parts.

La France compte désormais 350.000 personnes sans domicile et 2,9 millions de ménages en attente d’un logement social. En 2025, les expulsions locatives ont atteint le chiffre record de 25.000, tandis que le collectif Les Morts de la rue recensait 929 décès de personnes sans-abri. C’est dans ce climat de tension extrême que le Collectif des associations pour le logement a ouvert une conférence de presse mercredi 9 juillet, quelques heures seulement après une rencontre attendue depuis huit mois avec le ministre du Logement, Vincent Jeanbrun. Cette réunion intervient alors que l’urgence sociale atteint une "ampleur absolument inédite", prévient le collectif.

L’hécatombe des "logements bouilloires"

L’actualité météorologique est en effet venue percuter de plein fouet les débats législatifs. 
"Le bilan humain de la deuxième canicule [en juin 2026] a été absolument terrible, avec 2.000 personnes décédées en plus que d'habitude à cause de la chaleur, d'après Santé publique France. Pour 90% d'entre elles, il s’agit de personnes à domicile, donc décédées à cause de l'inadaptation de leur logement bouilloire. [...] Le ministre a balayé ça d'un revers de main. Il n'y a plus d'argent public pour faire le moindre geste, sachant qu'on ne parle pas de montants très importants. Je pense que Vincent Jeanbrun n'a toujours pas compris le sujet", a estimé Manuel Domergue, directeur des études de la Fondation pour le logement, dénonçant "l'aveuglement idéologique et la méconnaissance de la part du ministre de ce que l'État peut faire pour aider les gens à passer les canicules".

Il fustige également le sursis de trois à cinq ans accordé aux propriétaires de passoires thermiques avant que celles-ci ne soient jugées indécentes, un arbitrage qu'il juge fait "au détriment des locataires, et notamment des locataires de passoires, qui sont souvent les plus modestes, à l'avantage des propriétaires".

Un tri des vulnérabilités

Sur le terrain de l'urgence sociale, les signaux sont au rouge vif. Nathalie Latour, directrice générale de la Fédération des acteurs de la solidarité, rapporte que pour la première fois, des associations sont contraintes de fermer des dispositifs en pleine période de chaleur meurtrière. "Les associations ont reçu, sept mois après le début de l'année, des courriers leur signifiant des baisses de financement allant, selon les territoires, de 6 à 10%. Les équipes aujourd'hui sont confrontées à des choses extrêmement dures. Elles sont face à un tri des vulnérabilités qui les amène à remettre continuellement les personnes à la rue. Un exemple, à Paris, 400 places ouvertes pour la canicule. Le samedi, le thermomètre passe à 30, les gens sont remis à la rue, avec des situations extrêmement difficiles derrière. Aujourd'hui, nous sommes vraiment en situation d'alerte maximale."

Lotfi Ouanezar, directeur général d'Emmaüs Solidarité, complète ce tableau : "Il suffit juste très rapidement de voir l'état des grands centres urbains à Lille, à Marseille, à Paris, à Lyon, partout, c'est le même phénomène. La question qui est posée, comment les associations qui s'occupent des personnes les plus précaires de ce pays-là, peuvent-elles devenir précarisées et elles-mêmes en danger ? Le secteur traverse une crise majeure, existentielle, sur la question du sens, des moyens, de la survie. Les associations de solidarité sont un peu la cour des miracles ou le réceptacle de l'échec de plusieurs politiques publiques."

Pour Guillaume Latil, directeur général de la Fondation de l’Armée du Salut, le "filet de sécurité" de la société française menace de rompre. Son organisation accuse "plusieurs millions de pertes sur l'année 2025" alors que les besoins explosent, notamment en raison de la saturation des hôpitaux psychiatriques. Cette baisse de moyens entraîne mécaniquement une diminution des places d'hébergement. Vincent Beaugrand, de France Terre d'asile, redoute la remise à la rue de centaines de personnes fragiles. Selon les estimations du Collectif, au moins 10.000 places pourraient disparaître si la trajectoire budgétaire actuelle est maintenue.

Inquiétudes sur la loi Relance Logement et le pouvoir des maires

Le projet de loi porté par Vincent Jeanbrun cristallise les tensions, particulièrement sur la question des attributions de logements sociaux. "Dans le texte qui a été voté au Sénat, désormais ce serait le maire qui proposerait un ordre de classement pour les personnes dans l'attribution des logements sociaux, rappelle David Hedrich, chargé de projet au Secours catholique. Ce qui nous inquiète dans ces nouveaux pouvoirs, c'est que les études montrent que les attributions du maire sont souvent moins vertueuses que quand c'est l'État qui a la main. Non seulement il choisit la plupart des attributions, mais quand il ne les choisit pas, il peut mettre un droit de veto. Il n'y a pas de liste de motifs qui sont prévus dans ce texte. C'est vraiment la porte ouverte à une pratique potentiellement discriminante."

Une autre inquiétude majeure du collectif réside dans la menace pesant sur l'opposabilité réelle du droit au logement, alors que le projet de loi prévoit de supprimer le recours contentieux devant le juge au titre du Dalo pour le remplacer par une procédure administrative, tout en envisageant de déléguer cette responsabilité aux collectivités locales. Un schéma perçu par le collectif comme un désengagement supplémentaire de l'État dans son rôle de garant ultime de ce droit fondamental

Le choc de confiance entre bailleurs et locataires promis par le gouvernement (qui va très prochainement faire l’objet d’un rapport remis par Sylvain Grataloup, président de l’UNPI), interroge. Olympio Kyprianou-Perrimond, directeur général de Soliha, plaide pour un changement de philosophie dans les rapports locatifs : "La confiance ne se construira pas en fragilisant les locataires, estime-t-il. Nous connaissons la réalité des propriétaires, leurs inquiétudes, leurs contraintes, mais on connaît aussi la réalité des locataires les plus précaires. C'est pour ça que nous contestons ce récit selon lequel il faudrait aller plus vite sur la résiliation du bail ou sur l'expulsion. Un impayé, ce n'est pas une fraude, c'est un symptôme d'une difficulté qui peut parfois être traitée si on intervient tôt. Nous ce qu'on porte, c'est une garantie universelle des loyers, un outil qui serait simple, plus protecteur pour les propriétaires, et non discriminant pour les locataires."

En guise d'ultime avertissement, Bérangère Grisoni, présidente du collectif Les Morts de la rue, rappelle l'urgence de sortir d'une "gestion au thermomètre" qui redécouvre ses pauvres à chaque pic climatique : "La rue, ça abîme durablement. Le plus important, c'est le logement ou l'hébergement accompagné. C'est ça qu'il faut vraiment se donner comme priorité." Le collectif promet une mobilisation intense lors des prochains débats budgétaires et prépare déjà un plaidoyer en vue de l'élection présidentielle afin que le logement soit enfin "mis au cœur des priorités".

 

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