Face à la flambée du prix des engrais, la Commission européenne actionne la "réserve agricole"
Pour venir en aide aux agriculteurs durement touchés par la flambée du prix des engrais, la Commission européenne mobilise les 200 millions d'euros restants de la "réserve agricole" et espère que le Parlement et les Etats membres en voteront le double d'ici l'été. A plus long terme, elle compte augmenter la production européenne, notamment dans les produits biosourcés et faciliter le recours aux digestats.
© European Union 2026 CC BY 4.0/ Christophe Hansen
La fermeture du détroit d’Ormuz par lequel 30% des engrais mondiaux transitaient avant-guerre a provoqué une nouvelle envolée des prix. Le prix de la tonne d’engrais azotés est ainsi passé à 500 euros, contre 380 l’hiver dernier. Un nouveau coup dur pour les agriculteurs qui ont également dû encaisser la flambée du gazole pour les tracteurs. Certains "passent à des cultures nécessitant moins d'azote ou, pire encore, réduisent leurs surfaces cultivées. Pour la récolte de 2026, la plupart des besoins sont couverts, mais les inquiétudes grandissent pour 2027", a déclaré le commissaire européen à l’Agriculture Christophe Hansen, mardi 19 mai, en présentant devant le Parlement réuni en plénière à Strasbourg, le plan d’action adopté par la Commission un peu plus tôt dans la journée, pour soulager la trésorerie des agriculteurs. "La dépendance directe de l'Europe aux importations en provenance du Moyen-Orient est limitée, mais les engrais sont des produits mondiaux. Les prix des engrais azotés sont environ 70% plus élevés que la moyenne de 2024", a-t-il précisé. Sachant qu’en 2024, ils étaient déjà 60% plus chers qu’avant 2020. Conséquence de la guerre en Ukraine cette fois.
Mises en jachère
Le temps presse car les agriculteurs doivent décider d’ici cet été de ce qu’ils vont planter à l’automne. Et certains sont tentés de mettre en jachère une partie de leurs terres. "J’ai récemment parlé à un agriculteur français. Il possède 400 hectares et il a dit que si la situation reste telle qu’elle est, il ne plantera pas la moitié de ses champs", a témoigné le commissaire, craignant à terme un risque pour la "sécurité alimentaire".
Alors la commission a tout d’abord décidé d’activer les 200 millions d’euros restants de la "réserve agricole", le fonds de secours de la Politique agricole commune, qui sert à faire face aux crises. Mais "l’objectif est d’au moins doubler ce montant, à plus de 400 millions d’euros", a déclaré le commissaire à la presse, espérant le feu vert du Parlement et des Etats membres, dans le cadre d'un budget rectificatif, en juin. "C’est la responsabilité des colégislateurs d’agir vite", a-t-il insisté. Le commissaire proposera aussi un paquet législatif pour permettre aux Etats de réviser leurs plans stratégiques de la PAC et "rediriger des fonds non alloués".
Mais ces mesures se limitent aux "symptômes" et non aux causes, a-t-il souligné, à savoir la très grande dépendance de l’UE aux importations d’engrais : 30% de la demande d’azote, 70% des besoins en phosphate et 40% pour la potasse.
Augmenter la production européenne
La Commission compte prendre des mesures structurelles de plus long terme pour diversifier ses approvisionnements et augmenter la production européenne. Elle veut "accélérer la transition vers des engrais biosourcés, à faible empreinte carbone et circulaires" : biomasse d'algues, biostimulants, récupération de l'azote et du phosphore des boues d'épuration… Elle souhaite permettre aux agriculteurs d’utiliser davantage de "digestats", ces résidus issus de la méthanisation des déchets organiques et utilisés comme alternative aux engrais chimiques. La directive nitrates devrait être révisée en ce sens, ce qui inquiète les ONG environnementales. Enfin, la révision prochaine du SEQE (marché du carbone) devrait inciter à la décarbonation des producteurs d'engrais.
En revanche, la Commission n’a pas l’intention de suspendre le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF ou CBAM en anglais) - cette taxe carbone aux frontières de l’UE pleinement entrée en vigueur en début d’année -, comme le demandaient les syndicats agricoles et certains députés. Suspendre cette taxe pour les engrais ouvrirait une brèche pour les autres secteurs concernés par ce mécanisme, tels que l'acier, l'aluminium, le ciment, l'électricité et l'hydrogène, a argué le commissaire. Toutefois, a-t-il dit, les "coûts supplémentaires" induits devront être compensés.
Tout en saluant certaines mesures, comme l’assouplissement de la directive nitrates, l’eurodéputée Céline Imart (Parti populaire européen), agricultrice dans le Tarn, considère que la suspension des MACF engrais était "indispensable pour donner à notre agriculteurs une bouffée d’oxygène maintenant". "Ce ne sont pas de futurs corridors commerciaux d’engrais verts, aussi vertueux soient ils sur le papier, qui vont permettre aux paysans de passer la prochaine campagne", a-t-elle mis en garde. Thierry Mariani (Patriotes pour l’Europe) a pour sa part mis en cause les "erreurs stratégiques" de l’UE et les "sanctions absurdes" contre le Bélarus et la Russie qui "représentent 20% de l’offre mondiale en azote et 40% en potasse" et dont les engrais sont revendus par les Etats-Unis "à prix d’or".
La députée verte Marie Toussaint a, quant à elle, alerté sur le cadmium contenu dans les engrais "qui s’accumule dans les sols, s’infiltre dans les cultures et atterrit dans notre pain, nos céréales, nos pommes de terre".