Il faut penser la réindustrialisation à l'échelle des territoires, selon la Fondation Jean Jaurès

COP régionales, spécialisation des territoires, programme Territoires d'industrie décliné par filière… Dans un rapport publié le 23 février 2026, la Fondation Jean Jaurès avance ses préconisations pour amorcer une réindustrialisation à l'échelle des territoires, éloignée d'une vision nationale ne prenant pas en compte leurs spécificités.

Organiser des COP régionales de la reconstruction industrielle, sur le modèle des conférences de parties organisées pour le climat. C'est l'une des propositions de la Fondation Jean Jaurès, dans son rapport "Pour une stratégie de reconstruction industrielle ancrée dans les territoires" publié le 23 février 2026. Les auteurs, Louis-Samuel Pilcer et Matilin Le Meur, font le constat de la désindustrialisation en cours depuis des décennies, la part de l'industrie dans la richesse produite en France étant passée d'environ 28% en 1980 à 16,4% en 2020 avec une multiplication des plans sociaux. Ils insistent aussi sur la diversité des réalités territoriales avec "de nouvelles zones de déprise géographique structurelle", comme le Bassin parisien (l'agglomération Evreux Portes de Normandie a perdu par exemple près de 3.000 emplois industriels entre 2006 et 2024, la part de l'industrie dans l'emploi salarié privé étant passée de 20 à 14%).

Dunkerque, Grand Chalon, des territoires sortent du cercle vicieux de la désindustrialisation

"D'autres territoires sont néanmoins parvenus à infléchir cette trajectoire et à sortir, au moins partiellement, du cercle vicieux de la désindustrialisation", explique le rapport, citant le cas de Dunkerque et des actions engagées par le maire, Patrice Vergriete, pour inverser une tendance à la baisse depuis les années 1980. L'implantation des usines de Verkor Prologium, Orano-XTC et le développement de la centrale nucléaire de Gravelines devraient ainsi permettre de créer 20.000 emplois sur les prochaines années sur ce territoire. Même chose pour le Grand Chalon - territoire de Sébastien Martin, ministre de l'Industrie et ancien président d'Intercommunalités de France - qui est parvenu à inverser le déclin de l'emploi industriel local à partir d'une stratégie de reconversion fondée sur le soutien aux PME industrielles existantes et sur la mobilisation du foncier pour attirer des investissements nouveaux, notamment dans le cadre du programme Territoires d'industrie.

Remettre les territoires au cœur de la reconstruction industrielle

A partir de ces trajectoires et d'une analyse approfondie et critique des politiques en place (politiques de compétitivité "inefficaces", grands plans nationaux "insuffisamment territorialisés", Territoires d'industrie "à réinventer"), la Fondation Jean Jaurès propose de remettre les territoires au cœur de la reconstruction industrielle et réciproquement. "La reconstruction industrielle territoriale ne peut plus être pensée comme une simple politique d'attractivité fondée sur la mise à disposition de foncier, indique le rapport, les entreprises industrielles qui arbitrent aujourd'hui une implantation ne se déterminent plus prioritairement sur la seule disponibilité d'hectares, mais sur la capacité d'un territoire à offrir dans la durée un écosystème productif complet et sécurisé : une énergie décarbonée à un coût compétitif, des infrastructures logistiques robustes, une offre de chaleur et d'eau adaptée aux besoins industriels, des compétences immédiatement mobilisables, un tissu de sous-traitance locale, et, de plus en plus, des solutions crédibles de décarbonation de leur chaîne de valeur".

Des COP régionales de la reconstruction industrielle

D'où l'idée de proposer ces COP régionales de la reconstruction industrielle dont l'objectif serait de donner un cadre de planification, d'arbitrage et de coordination associant l'Etat, la région, les intercommunalités, les filières professionnelles, les grands donneurs d'ordre, les partenaires sociaux, et éventuellement les gestionnaires d'infrastructures (réseaux électriques et gaziers, eau, ports, ferroviaire, chaleur, etc.). Il s'agirait pour ces organismes d'élaborer des feuilles de route partagées, mentionnant les filières prioritaires, les investissements programmés, les trajectoires de compétences et de formation... "A l'inverse du dispositif tel qu'exploité actuellement selon une logique descendante, très technique, qui échappe parfois aux élus, l'idée est ici de partir des enjeux et des difficultés des territoires", indique la Fondation.

La spécialisation des territoires

Autres propositions : élaborer un plan de reconstruction industrielle territorial fondé sur la spécialisation territoriale, avec une liste restreinte de filières compatibles avec les ressources disponibles. Pour la Fondation, il est ainsi nécessaire pour chaque territoire de se spécialiser en fonction des atouts dont il dispose (comme le foncier, l'ingénierie, l'accès à l'eau, à l'énergie, …).

Le rapport propose aussi d'investir dans le renforcement ciblé des infrastructures, offres de formation et services publics qui sont nécessaires au développement des filières structurantes du territoire, de réhabiliter les friches industrielles du territoire pour les transformer en "sites industriels clés en main" destinés à l'accueil de nouvelles implantations productives sans artificialisation supplémentaire et d'organiser un écosystème autour des filières stratégiques.

Un programme d'industrie à décliner par filière

Concernant le programme Territoires d'industrie, qui avait été critiqué par la Cour des comptes pour son pilotage éclaté et le manque de moyens propres (voir notre article du 22 novembre 2024), la Fondation estime qu'il faut le décliner par filière pour passer d'un cadre horizontal et généraliste à une verticalisation de l'accompagnement par filière, et permettre ainsi de structurer des territoires d'industrie spécifiques à chaque filière industrielle (automobile, batteries, sidérurgie décarbonée, agroalimentaire, santé, …). "Une telle approche faciliterait l'alignement entre, d'un côté, les négociations stratégiques menées au niveau central avec les grands groupes industriels et, de l'autre, la capacité des territoires à proposer des écosystèmes cohérents et présentant l'ensemble des services et infrastructures nécessaires pour permettre une implantation réussie", indique le rapport.

Les territoires, des "co-architectes à part entière de la stratégie industrielle nationale"

Enfin, la Fondation propose d'organiser le prochain plan d'investissement industriel national dans une logique de contractualisation Etat-filière-territoires. "Le successeur de France 2030 ne peut se contenter d'une approche fondée sur des appels à projets majoritairement captés par les métropoles et les écosystèmes déjà dotés", signale le rapport. Cette nouvelle logique de contractualisation Etat-filière-territoire permettrait de sécuriser les investissements, de mieux répartir l'effort industriel sur le territoire national et de transformer les politiques de filière en véritables politiques industrielles territorialisées. "Autrement dit, il ne s'agit plus seulement de financer l'innovation ou l'amont technologique, insiste le rapport de la Fondation Jean Jaurès, mais de planifier spatialement la reconstruction productive, en faisant des territoires des co-architectes à part entière de la stratégie industrielle nationale".

 

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