Journée nationale de l'Anru : la rénovation urbaine au défi du brasier climatique et du choc politique
Élus, chercheurs et responsables associatifs se sont retrouvés jeudi 17 septembre à Saint-Denis pour la journée nationale de l'Anru. Entre le bilan du NPRU (77.000 logements rénovés ou construits, 372 équipements créés), les tensions autour du projet de loi Logement et l'urgence d'adapter les quartiers populaires au changement climatique, les débats ont mis en lumière les défis du futur Anru 3, doté à ce stade de 5 milliards d'euros pour 150 quartiers.
© Elena Jeudy-Ballini/ Bally Bagayoko, Patrice Vergriete, Cédric Van Styvendael, Annaïg Le Meur et Claire Thoury
Pour ouvrir la journée nationale de l’Anru dans la "ville des rois morts et du peuple vivant", jeudi 17 septembre, le maire (LFI) de Saint-Denis et président de Plaine Commune, Bally Bagayoko, a d'emblée posé la tension du territoire. Ici, 150 nationalités se côtoient, les indicateurs sociaux font état de 36% de pauvreté, et jusqu'à 40% dans les quartiers prioritaires. Sur les épaules de l'intercommunalité pèse l'un des plus lourds chantiers de France, couvrant 8 villes, 14 quartiers et plus de 200.000 habitants directement concernés par le nouveau programme national de renouvellement urbain (NPRU).
Pour l'élu séquano-dionysien, pas question de concevoir la transformation urbaine comme une opération d'éviction ou de gentrification. "Transformer un quartier, ce n'est pas déplacer les gens. Transformer, c'est protéger, accompagner, donner des droits, replacer l'humain au cœur des projets urbains", a-t-il affirmé avec force. Rappelant que les chantiers en cours s'échelonneront jusqu'en 2030 ou 2032, il a refusé toute pause de la dynamique républicaine et exigé la validation sans plus attendre de l'Anru 3 devant le Parlement. "Une promesse doit devenir une loi, un cadre et un calendrier", a martelé Bally Bagayoko, réclamant une nouvelle doctrine d'intervention à 360 degrés fondée sur l'équité territoriale, la confiance et la justice sociale.
"Harcelez vos députés !"
Prenant la parole au centre de cette arène pas tout à fait comme les autres, le président de l'Anru et maire (DVG) de Dunkerque, Patrice Vergriete, a d'abord vanté la dynamique des opérations sur le terrain. À l'échelle du pays, le bilan comptable du NPRU impressionne : 86% des crédits engagés, 93% des chantiers physiques entamés, 77.000 logements sociaux rénovés ou construits et 372 équipements créés. S'adressant aux 113 nouveaux maires fraîchement installés dans la gouvernance des projets, l'ancien ministre a prévenu avec le sourire : "Quand on met le doigt dans le rénovation urbaine, on n'en sort plus. On aime tellement qu'on en devient un profond défenseur."
Pourtant, le ton s'est vite durci lorsque le président de l'Anru a abordé les récentes offensives politiques ciblant la loi SRU et le logement social. Évoquant une ministre espagnole de l'Habitat qui lui confiait envier le modèle français, Patrice Vergriete a rappelé le rôle de bouclier social très concret du secteur HLM : pour une famille monoparentale à Dunkerque, accéder à un logement social représenterait une économie de près de 400 euros de pouvoir d'achat par mois par rapport au marché privé. "Dans les autres pays, on nous envie le logement social. Et moi, j'entends des gens dire qu’il faut le vendre. Quelle horreur ! Dans quel pays sommes-nous ?" Scandalisé par les appels à brader le parc HLM ou à détricoter les quotas, il a appelé les élus municipaux à faire entendre leur voix pour que le projet de loi visant la relance du logement soit adopté "ou, au moins, son article 1er", a souri l’ancien ministre. "Allez voir vos députés, harcelez vos députés [...], mettez la pression, on a besoin de vous et de votre vote pour l'Anru 3."
"Des infrastructures conçues pour un climat qui n'existe plus"
Une onde de choc scientifique a ensuite traversé le chapiteau lors de l'intervention de Valérie Masson-Delmotte, directrice de recherche CEA au laboratoire des sciences du climat et de l'environnement de Paris-Saclay et membre du Haut Conseil pour le climat. La chercheuse a rappelé que l'été 2026 vient de battre tous les records de chaleur, marqué en juin par une vague de 12 jours étouffants que le réchauffement climatique a rendue 200 fois plus probable. En France, la température moyenne a déjà grimpé de 1,9°C, et les étés affichent désormais +2,7°C par rapport à l'ère préindustrielle.
"Toutes nos infrastructures ont été conçues, dimensionnées pour un climat qui n'existe plus", a constaté Valérie Masson-Delmotte. Les immeubles pensés pour capturer le soleil d'hiver se métamorphosent en pièges thermiques et en bouilloires invivables lors des nuits caniculaires. Cette surchauffe frappe d'abord les plus vulnérables et menace l'avenir des jeunes : dès que le thermomètre franchit la barre des 28°C dans une classe, les capacités cognitives et le raisonnement des élèves chutent, entraînant une véritable perte de chance scolaire. Rejetant les fausses solutions et la "maladaptation" comme la climatisation sauvage, elle a enjoint les collectivités à ré-architecturer d'urgence les quartiers autour de l'ombre, de la ventilation et du rafraîchissement végétal.
5 milliards d'euros, 150 quartiers et le spectre du blocage
Mais comment traduire ces urgences vitales dans la loi et les budgets ? Co-auteur du rapport de préfiguration "Ensemble, refaire ville", le maire (PS) de Villeurbanne, Cédric Van Styvendael, a rappelé que les habitants des quartiers populaires sont deux à trois fois plus exposés que les autres aux désastres climatiques. Pour l'élu, l'Anru 3 doit faire de l'habitabilité sa boussole sacrée et cesser de sacrifier le logement social sur l'autel des logiques comptables.
Claire Thoury, présidente du Conseil économique, social et environnemental (Cese), lui a emboîté le pas en appelant à acter notre "communauté de destin" face à ce que le sociologue allemand Ulrich Beck nommait la "société du risque". Pointant les urgences hospitalières débordées avec des hausses de passages de plus de 50% lors des pics de chaleur, elle a jugé le chiffre de 150 quartiers ciblés bien trop timide face aux besoins et réclamé un fléchage prioritaire ainsi qu'une garantie budgétaire pluriannuelle pour les outre-mer.
La réalité politique rattrape toutefois vite les ambitions. Rapporteure du projet de loi Logement, la députée du Finistère (Ensemble pour la République) Annaïg Le Meur a révélé toute la fragilité du texte à l'Assemblée nationale. Alors que certains groupes auraient déposé des amendements de suppression de l'article 1 dédié au renouvellement urbain, la parlementaire défend l'enveloppe initiale de 5 milliards d'euros comme un socle minimal mais garanti : "5 milliards, c'est un point de départ, c'est une garantie qu'on met au départ [...] c'est une belle négociation déjà." Regrettant que le calendrier électoral pousse certains à agir selon leur "caserne politique", elle a exhorté à dépasser les postures pour ne pas bloquer les chantiers ni abandonner les habitants.
Face aux critiques dénonçant le coût de la politique de la ville, Cédric Van Styvendael a sorti sa calculette pour rappeler une vérité comptable souvent occultée : "L'Anru est l'une des politiques publiques les plus vertueuses de ce pays : quand l'État met 1 milliard d'euros, cela déclenche 50 milliards d'investissements." Citant des travaux européens évaluant le coût du mal-logement à 190 milliards d'euros par an contre un besoin d'investissement de 300 milliards, l'élu a averti que marchander les crédits d'adaptation condamne la collectivité à subir une "maladaptation" permanente et ruineuse. Pour compléter le tour de table financier, les intervenants ont appelé à solliciter la toute nouvelle stratégie de la Commission européenne dédiée au logement et à réorienter les fonds structurels comme le Feder vers la rénovation thermique des quartiers.
La guerre des 150 quartiers n'aura pas lieu
Autre point de friction majeur : la géographie prioritaire. La cible de 150 quartiers annoncée pour l'Anru 3 a été jugée trop restreinte par Claire Thoury, au regard de la baisse par rapport aux programmes précédents et de la détresse spécifique des outre-mer, qui nécessitent un fléchage budgétaire prioritaire et sanctuarisé.
Cédric Van Styvendael a mis en garde contre la tentation d'une "guerre des territoires" opposant banlieues populaires, ruralité et villes moyennes. Si les quartiers prioritaires doivent rester le cœur du réacteur, l'ingénierie et le savoir-faire développés par l'Anru doivent pouvoir irriguer d'autres territoires fragiles.