La géographie des mégots de cigarettes, reflet des mutations des territoires, selon une étude

Une étude originale, publiée ce 7 janvier par l'institut Terram, s’intéresse au sort des mégots de cigarettes jetés dans l’espace public. Ce geste banal dessine selon son auteur, l'essayiste Jean-Laurent Cassely, une géographie des usages plus que des habitants. La propreté serait ainsi un révélateur politique du "faire commun" local. Elle ne se réduit ainsi ni à un problème technique de nettoyage, ni à une simple question de discipline individuelle mais traduit un rapport collectif à l’espace partagé, à la règle, à l’autre et à l’institution municipale.

Le sort du mégot de cigarette comme révélateur des usages quotidiens de l’espace public et des transformations sociales et territoriales : c’est un sujet d’étude original qu’a choisi l'essayiste Jean-Laurent Cassely dans une enquête réalisée pour l'institut Terram et publiée ce 7 janvier. Objet banal mais invisibilisé, le mégot est un véritable fléau pour les communes - pour rappel 23,5 milliards de mégots sont jetés chaque année. L’enquête montre d’abord une corrélation directe entre la concentration de mégots et l’intensité des flux humains. Les "hotspots" – lieux où les mégots s’accumulent de façon récurrente – se situent prioritairement dans les espaces de transit et d’attente (gares, parvis, abribus), de consommation (rues commerçantes, terrasses), aux seuils des établissements recevant du public (écoles, bureaux, hôpitaux), ainsi que dans les lieux de détente et de fête.

Profondément rythmée par le temps - heures de pointe, saisons touristiques, beaux jours, événements festifs…- cette géographie met en évidence un paradoxe largement partagé par les collectivités : les politiques de piétonnisation, d’apaisement et de végétalisation rendent l’espace public plus attractif… mais aussi plus intensément utilisé, augmentant mécaniquement la pression sur les services de propreté et le sentiment de saleté.

Jet de mégots : une combinaison de contextes

À rebours du stéréotype assimilant automatiquement fumeurs et pollueurs, l’étude montre que le "mauvais geste" n’est pas qu’une affaire de profils sociaux. Tous les fumeurs ne jettent pas leurs mégots et le profil social du fumeur ne suffit pas à expliquer les comportements observés. "Le jet de mégot relève d’une combinaison de contextes : situations d’attente, stress, relâchement festif, consommation d’alcool, effet de groupe, constate l’étude. Il s’inscrit aussi dans des automatismes anciens, hérités d’une époque où le mégot ne faisait l’objet ni de campagnes de sensibilisation, ni d’équipements adaptés. À cela s’ajoutent une méconnaissance persistante des impacts environnementaux (avaloirs, réseaux d’eau, pollution marine), la crainte d’un départ de feu de poubelle si le mégot est mal écrasé et surtout une justification reposant sur un ressenti de manque d’alternatives visibles et accessibles au moment précis du geste." Une minorité d’individus indifférents aux normes suffit toutefois à enclencher un cercle vicieux, où " le sale appelle le sale" et dégrade durablement un lieu, relève-t-elle.

Trois études de territoires

L’enquête de Jean-Laurent Cassely se fonde sur trois études de territoires permettant d’incarner ces dynamiques à différentes échelles. Plusieurs experts ont été interrogés pour ce faire dont des membres de l'éco-organisme Alcome, qui finance la collecte et l'élimination des mégots. Grenoble, métropole dense et laboratoire de politiques urbaines, concentre ses "hotspots" dans l’hypercentre commerçant, autour de la gare et le long des quais de l’Isère. "La ville illustre les tensions propres aux grandes agglomérations : anonymat, dilution du contrôle social et montée des incivilités du quotidien, note l’essayiste. La renaturation améliore le cadre de vie, mais complique l’entretien et transforme certains aménagements en pièges à petits déchets. Là où commerçants et usagers se sentent responsables d’un lieu, les résultats sont visibles ; ailleurs, l’anonymat favorise la dégradation."

Ambérieu-en-Bugey (Ain), ville moyenne à taille humaine, voit la géographie des mégots épouser les lieux structurants du quotidien : bars du centre, gare régionale, établissements scolaires, équipements sportifs, restauration rapide en périphérie. "La commune illustre l’efficacité d’une action fondée sur la proximité, la coordination des acteurs et le décloisonnement des politiques publiques, estime l’auteur. Le renforcement du lien social et de l’interconnaissance permet, avec des moyens limités, d’obtenir des résultats." 

Banyuls-sur-Mer (Pyrénées-Orientales), station littorale touristique, présente, elle, une géographie des mégots superposable à celle de la vie sociale. Front de mer, terrasses, plages et événements festifs concentrent les dépôts, sous l’effet de la saisonnalité et du relâchement des comportements liés aux vacances. "La commune a déployé une stratégie globale et lisible (équipements, cendriers de poche, partenariats, communication), tout en se heurtant aux limites de l’action publique face aux usages festifs", constate l’auteur de l’étude.

Propreté de l'espace public : une question de lien civique

Au-delà des mégots, l’enquête met en lumière le fait que la propreté de l’espace public est un révélateur du lien civique. Ne relevant ni d’un problème technique, ni d’une question de discipline individuelle, elle "traduit un rapport collectif à l’espace partagé, à la règle, à l’autre et à l’institution municipale", analyse Jean-Laurent Cassely. "Là où l’espace public est perçu comme ‘à soi’ (quartier identifié, lieux animés par des acteurs reconnus, espaces investis par leurs usagers), les comportements vertueux se diffusent plus facilement, développe-t-il. À l’inverse, anonymat, sur-fréquentation et relâchement festif favorisent les dynamiques de dégradation auto-entretenues."

En conclusion, l’enquête plaide pour une approche combinant équipements adaptés, sensibilisation humaine, mobilisation citoyenne et sanction mesurée, "afin de faire de la propreté un levier fédérateur des politiques municipales".

 

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