Le "continent méconnu" de l'hébergement contraint, angle mort de la crise du logement

Ni à la rue, ni vraiment logés : près de 700.000 Français survivent sur un canapé, chez un proche ou une connaissance. Le dernier rapport de la Fondation pour le logement des défavorisés met au jour ce "continent" invisible de l’hébergement contraint, une forme aiguë et largement ignorée du mal-logement, révélatrice d’une crise du logement devenue structurelle.

Derrière les records de mortalité de sans-abri et les expulsions locatives, le dernier rapport sur le mal-logement de la Fondation pour le logement des défavorisés, présenté ce mardi 3 février, révèle l'ampleur d'un phénomène de l'ombre : l'hébergement contraint chez un tiers. Ce ne sont plus seulement les "Tanguy" qui s'éternisent chez leurs parents, mais un véritable "continent méconnu" de 600.000 à 700.000 personnes qui survivent grâce à la solidarité privée, faute de réponse publique.

Loin d'être une simple étape transitoire, l'hébergement chez un proche ou une connaissance est devenu une forme aiguë de mal-logement. Le rapport décrit une situation qui touche désormais toutes les strates de la population : si les jeunes de 18-26 ans sont en première ligne, les seniors de plus de 60 ans sont désormais surreprésentés, comptant pour 38% des hébergés hors parents.

Le prix de l'hospitalité

Une réalité domestique qui constitue une sorte de miroir des dominations sociales : les femmes représentent en effet 55% de ces hébergés et sont particulièrement exposées aux asymétries de pouvoir. 

"L'État, les collectivités ne leur viennent pas en aide, puisque c'est une solidarité privée, mais c'est une forme d'exclusion du logement deux fois plus importante que le chiffre habituel qu'on donne des personnes sans domicile", souligne Manuel Domergue. "L'hébergement chez un tiers nous donne une forme de kaléidoscope du mal-logement qui est assez intéressant parce qu'il révèle plein de situations, avec des gravités différentes".

Vivre chez quelqu'un, poursuit le directeur des études de la fondation, c'est souvent "se faire le plus petit possible". Entre la dépendance matérielle et l'absence de droits, le logement devient un outil de pouvoir. La Fondation pour le logement des défavorisés alerte ainsi sur des situations de sous-location officieuse, d'exploitation, voire de violences sexuelles utilisées comme "monnaie d'échange" pour un coin de canapé.

Un désengagement de l'État devenu fil rouge 

Pourquoi tant de Français sont-ils réduits à l'hospitalité de fortune ? Le rapport pointe une politique de l'austérité budgétaire systématique depuis 2017 et des aides personnelles au logement (APL) amputées de 4 milliards d'euros par an, tandis que les expulsions locatives ont bondi de 50% en deux ans, atteignant le record historique de 25.000 ménages expulsés par la force publique en 2024.

Face à ce constat, les experts de la Fondation dénoncent une politique du logement guidée par le court terme, incapable d’enrayer la reproduction des inégalités patrimoniales : "60% des richesses des ménages aujourd'hui sont transmises par héritage, contre 35% en moyenne au début des années 1970, indique Christophe Robert, délégué général de la Fondation. On voit donc s'installer petit à petit une société de rentiers où les richesses sont de plus en plus héritées et de moins en moins méritées."

De fait, le logement est devenu le principal multiplicateur des inégalités en France : le patrimoine des 10% les plus riches a doublé en vingt ans, quand celui des plus pauvres a diminué de moitié.

La PPL Choc, "une très mauvaise nouvelle"

À l'approche des élections municipales, la Fondation pour le logement des défavorisés rappelle que le maire reste le dernier rempart, à condition de ne pas céder aux sirènes du clientélisme ou de la "préférence nationale". Une critique à peine voilée de la proposition de loi "Choc", adoptée le 20 janvier par le Sénat (lire notre article), dont les débats ont ravivé les fractures autour de l’assouplissement des obligations de mixité sociale. "Cette loi est une très mauvaise nouvelle", estime Christophe Robert. Bien qu'il reconnaisse certains points positifs, comme la volonté d'encadrer le foncier ou de supprimer la ponction sur les HLM, il fustige avec force la remise en cause de la loi SRU, "magnifique loi de la République" ayant instauré un équilibre solidaire depuis 25 ans. Pour le délégué général, l’idée d’intégrer du logement intermédiaire dans le décompte des logements sociaux est une manœuvre "complètement antinomique avec l'esprit de la loi". En prévenant que la suppression des leviers de contrainte et des pénalités réduirait considérablement l'efficacité du dispositif, il appelle à "résister très fort à cette loi" qui risquerait selon lui de favoriser les classes supérieures au détriment des plus mal logés.

 

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