Les "écoles de production" : nouveau levier pour pallier les tensions sur l’emploi industriel

Pour aider à la reprise de l'industrie, dont de nombreux métiers sont sous tension en termes d’emploi, l'État avec l’aide de la Banque des Territoires veut doubler d’ici 2023 le nombre d’écoles de production, structures alternatives aux centres de formation des apprentis.

Répondre aux besoins très forts en recrutements dans le secteur de l’industrie en cette période exceptionnelle de reprise économique post-pandémie, telle est l’obsession actuelle de l’État. L’annonce des 34 lauréats de l’appel à manifestation d’intérêt (AMI) des écoles de production (20 nouvelles écoles et 14 projets de développement d'écoles existantes), qui a eu lieu ce mardi 23 novembre à Compiègne en présence de la ministre de l’Industrie, Agnès Pannier-Runacher, et du directeur régional Hauts-de-France de la Banque des Territoires, Olivier Camau, s’inscrit dans cette démarche.

Établissements privés à but non lucratif reconnus par l’État et financés par ce dernier, les collectivités locales et des acteurs privés comme TotalEnergies Foundation, les écoles de production constituent une autre voie de formation professionnelle que l’apprentissage. Elles apportent une réponse concrète à la question du chômage des jeunes de 15 à 18 ans, en particulier ceux en décrochage scolaire. La pédagogie se fonde sur le concept innovant du "faire pour apprendre" avec deux tiers du temps en activité pratique et un tiers en enseignement théorique, le tout dans un lieu unique. L’idée est d’apprendre un métier en produisant des commandes pour répondre à des clients réels. La scolarité est gratuite ou d’un coût très faible pour des jeunes qui évoluent dans des groupes de 10 à 12 élèves, encadrés par un maître professionnel. À l’issue de leur scolarité – deux ans pour le CAP et deux ans supplémentaires pour le bac professionnel – 93% des élèves obtiennent leur diplôme délivré par le ministère de l’Éducation nationale. "Avec jusqu’à cinq à six offres d’emploi par élève, tous les jeunes trouvent un emploi, dont la moitié en poursuivant leurs études sous statut d’apprenti", selon le ministère de l’Économie.

100 écoles de production et 10.000 jeunes par an

42 écoles de production existent aujourd’hui en France, implantées dans 11 régions métropolitaines. Avec cet AMI, l’objectif est de doubler leur nombre d’ici 2023 et d’atteindre les 100 écoles en 2025-2026. "Cela représentera environ 1.000 jeunes qui chaque année pourront répondre à la demande de l’industrie", précise Émilie Mothé, chargée de projet au sein du programme Territoire d’industrie de la Banque des Territoires. Pour cette opération, l’établissement financier et l’État se sont associés pour offrir aux lauréats un accompagnement articulé autour de deux axes centraux. Tout d’abord l’ingénierie en amont du projet, financée par la Banque des Territoires. Ensuite, le financement des investissements industriels, via le fonds d’accélération des investissements industriels dans les territoires (subventions de l’État), et le financement de l’amorçage du projet, via des prêts subordonnés de la Banque des Territoires. Ces dispositifs d’aide pourront être complétés par le soutien des régions et des intercommunalités. En visite le même jour dans l'école de production de Besançon, la ministre du Travail, Élisabeth Borne, a annoncé une enveloppe de 7,5 millions d’euros pour financer le fonctionnement de ces écoles en 2022.

Réindustrialisation et déficit de compétences

Cet AMI intervient alors que la Semaine de l’industrie s’est ouverte hier avec pour thème "L'avenir durable". L’objectif de cette manifestation mise en œuvre par l’État est de pourvoir "70.000 postes dans le secteur", un chiffre donné par Thomas Courbe, directeur général des entreprises (DGE) au sein du ministère de l’Économie. François Blouvac, responsable du programme Territoires d’industrie à la Banque des Territoires, voit deux raisons à cette situation de pénurie : le manque de main-d’œuvre qualifiée antérieure à la pandémie, estimé à 50.000 postes. "Ce chiffre a augmenté avec la reprise économique, mais il y a aussi un effet de la réindustrialisation, qui est une réalité dans notre pays", ajoute François Blouvac. "Nous avons constaté au cours du premier semestre 2021 un solde net positif et en forte croissance du nombre de créations d’emplois dans la filière et un solde net de créations d’usines."

Fabien Boisbras, le responsable de l’observatoire de l’Opérateur de compétences interindustriels (OPCO 2i) confirme que les besoins existaient avant la crise sanitaire. Le responsable de cet outil d’observation, de réflexions et d’aide à la décision qui sera lancé le 25 novembre, estime toutefois que les besoins sont bien supérieurs à 70.000 postes : "Selon Éric Trappier, le directeur de l’UIMM, il faudrait 100.000 personnes rien que dans la branche métallurgie."

"Il manque des bac +2 et +3"

S’il y a une prise de conscience de la nécessité de réindustrialiser et des exemples concrets de relocalisations, les raisons de cette croissance débutée en 2017 sont à chercher ailleurs. Outre la reprise économique, Fabien Boisbras cite le renouvellement démographique avec beaucoup de départs à la retraite depuis 2015 et un déficit d’attractivité de l’industrie auprès des jeunes. Il y a enfin la recherche de nouvelles compétences due à l’évolution du marché auquel le système de formation professionnelle français répond mal. La digitalisation notamment implique d’avoir une main d’œuvre de plus en plus qualifiée. "Or le bac pro est passé de 4 à 3 ans", déplore Fabien Boisbras. "Et dans les CFA industrie, si le nombre d’élèves a explosé au niveau 6,7 et 8 pour des postes d’ingénieurs notamment, il y a moins de jeunes au niveau 4 et 5. Il manque des bac +2 et +3, ainsi que des opérateurs ou de techniciens qualifiés."  

 

  • Métiers sous tension : entre tradition et innovation

Les métiers en tension sont un curieux mélange de classicisme et de modernité. Certains secteurs jusque-là sinistrés repartent. Les chiffres de Pôle emploi indiquent ainsi un frémissement dans le textile-habillement. "Nous constatons au niveau des territoires des relocalisations industrielles et des ouvertures de centres de formation", indique Thomas Raulet, data analyste pour les Territoires d'industrie à la Banque des Territoires. "Les entreprises de ce marché ont pris conscience qu’il fallait moins polluer." La santé est également un secteur où les besoins sont forts, après le constat d’une pénurie de certains médicaments durant la pandémie. Les métiers plus traditionnels de l’usinage, de la chaudronnerie, des métaux, du cuir, sont également toujours en manque criant de candidats. Mais des filières faisant davantage appel aux technologies d’avenir sont également en tension, ainsi que l’indique Fabien Boisbras (OPCO 2i) : "C’est le cas dans l’électronique, où il n’existe plus de formation initiale, et dans les services d’efficacité énergétique."  

 

 

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