Comment la désindustrialisation remodèle la vie dans les territoires

Le recul de l'industrie n'a pas que des incidences économiques dans les territoires. D'après une note de l'Institut des politiques publiques, les conséquences sont multiples : baisse du nombre d'équipements de proximité, des créations d'associations, de la démographie, désengagement civique, isolement...

Les effets de la désindustrialisation sur l'économie (baisse de l'emploi industriel et du PIB...) sont largement documentés. À l'inverse, les autres conséquences, d'ordre social, démographique ou politique sont moins souvent étudiées. Une note de l'Institut des politiques publiques (IPP) intitulée "Laissés-pour-compte : les effets locaux de la désindustrialisation en France", publiée le 26 février 2026, vient combler cette lacune. Fondée sur la mobilisation de nombreuses bases de données administratives couvrant plusieurs milliers de communes sur cinq décennies et se concentrant sur l'échelle communale ("là où les transformations économiques impactent directement la vie quotidienne"), elle étudie la transformation multidimensionnelle que la désindustrialisation constitue : déclin démographique, affaiblissement de la cohésion sociale, diminution de la participation électorale et de l’engagement associatif...

Un déclin démographique dû aux départs

Concernant le déclin démographique, les auteurs expliquent qu'il ne vient pas d'une  baisse du taux de natalité, sur lequel la désindustrialisation ne semble pas avoir d'incidence, mais plutôt des départs de population, et particulièrement des personnes sans diplôme (correspondant aux ouvriers) et des diplômés du supérieur (qui pourraient ne plus être attirés par les territoires en cours de désindustrialisation). "C'est un point qui nous a surpris, souligne Brice Berland, l'un des auteurs de la note, doctorant en économie. Le déclin démographique est davantage lié au départ des habitants qu'à la baisse des naissances." 

La désindustrialisation favorise aussi une augmentation du nombre de personnes vivant seules. Le nombre de logements vacants a en outre tendance à augmenter. "Il y a un effet offre/demande, puisque les habitants s'en vont et que les gens sont moins attirés par ces territoires, détaille Brice Berland. C'est un cercle vicieux." Les conséquences se font aussi sentir sur la disponibilité des équipements de proximité par habitant, tels que les commerces, les établissements de santé, les écoles, les lieux culturels, les infrastructures sportives, les bureaux de poste. La désindustrialisation favorise aussi la baisse de la création de nouvelles associations. 

"Une baisse de 10 points de l’emploi industriel entre 1968 et 2016 est associée à 9,5 équipements de proximité en moins pour 10.000 habitants en 2018", insiste la note. "Cibler seulement la création d'emplois ne s'avère pas suffisant pour reconstituer de la cohésion sociale, précise Brice Berland. Il faudrait agir sur le capital social et les infrastructures, donner accès à des lieux de socialisation, à des services de proximité, à la vie associative… Il faut qu'il y ait un tout, avec un aspect multidimensionnel."

Une abstention qui gonfle

Autre conséquence constatée : un changement des préférences politiques traditionnelles de la classe ouvrière. "Une baisse de 10 points de l’emploi industriel est associée à une diminution de 0,48 point de la participation aux élections présidentielles, ainsi qu’à un recul significatif du soutien électoral à la gauche", est-il précisé. Mais plus globalement, c'est surtout l'abstention qui en ressort gonflée. "Les gens se détournent des responsables politiques, insiste Brice Berland. Tout l'enjeu est de les récupérer."

La note n'omet pas de soulever les conséquences économiques habituelles, comme la corrélation négative entre déclin industriel et performance économique locale et revenus des habitants. À long terme, une réduction de 10 points de la part de l'emploi industriel est associée à une hausse de 1 point du taux de chômage local et à une diminution de 3,8% du revenu moyen par habitant. "Entre 1968 et 2016, la commune médiane (en termes de population) a connu une baisse d'environ 12,3 points de la part de l'emploi industriel, ce qui implique une hausse moyenne du chômage de 1,3 point et une diminution du revenu par habitant de 4,6%", précise la note.

Forte hétérogénéité infrarégionale

Les auteurs font aussi le constat d'un déclin industriel qui a affecté les communes de manière très inégale sur le territoire. "Si les bassins industriels historiques - miniers et sidérurgiques du Nord et de l’Est - ont connu de profondes restructurations, d’autres régions ont également subi d’importantes réductions de l’activité industrielle, notamment l’ouest et le centre de la France, spécialisés dans l’industrie légère", détaille le document, précisant qu'il y a aussi une forte hétérogénéité infrarégionale, avec des communes séparées de quelques kilomètres seulement qui ont suivi des trajectoires très différentes.

Forts de cette analyse qui détonne des habituelles études sur la désindustrialisation, les auteurs s'interrogent sur le type de politiques publiques territoriales et d'investissements qui pourraient inverser la tendance et sur le caractère ponctuel ou durable des conséquences politiques observées. "On imagine qu'il ne faudrait pas seulement cibler les usines et la création d'emplois, souligne encore Brice Berland, mais aussi agir sur ce type d'infrastructures : commerces de proximité, lieux culturels, sportifs, écoles, associations."

 

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