Les ressorts d'une transition industrielle dans les Hauts-de-France
Lors d'un échange organisé par le Cercle des élus locaux, Xavier Bertrand, président de la région Hauts-de-France, a exposé les principaux leviers utilisés pour relancer l'industrie dans son territoire. Une réindustrialisation qui repose sur des paris risqués, autour des gigafactories de batteries électriques et des centres de données.
© Raphaël Mercier -Cercle pour les élus locaux/ Xavier Bertrand
"Grâce à la politique, il n'est jamais trop tard." Alors que la promesse de réindustrialisation du pays semble en panne, le président de la région Hauts-de-France veut prouver que la détermination permet de changer les choses localement. Invité du Cercle des élus locaux le 16 décembre 2025, Xavier Bertrand a livré les recettes qui, selon lui, permettent à ce territoire marqué par la désindustrialisation de croire à son avenir.
Se battre pour les entreprises viables
Les principaux ingrédients : "une vraie volonté politique, du foncier, et la capacité de négocier autour de la loi ZAN [zéro artificialisation nette], la formation et les aspects réglementaires", détaille-t-il. Sur ce dernier point, la région a réduit de douze ou quatorze mois à six ou neuf mois les délais pour les implantations d'entreprises, avec des engagements écrits de la part de l'État et des collectivités et une anticipation pour les permis de construire (les dossiers sont préparés en amont par les collectivités). "La loi Industrie verte s'est inspirée de nous", assure Xavier Bertrand, qui estime aussi que l'État pourrait aller plus loin dans la décentralisation. "Il pourrait déléguer toute l'économie aux collectivités", affirme-t-il, dans la lignée de la présidente de Régions de France Carole Delga qui, dans le cadre du nouvel acte de décentralisation proposé par Sébastien Lecornu, demande la régionalisation complète des aides aux entreprises.
À son arrivée à la tête de la région en 2016, Xavier Bertrand n’avait pas voulu tourner le dos à la "troisième révolution industrielle" portée par ses prédécesseurs (lire notre article du 2 novembre 2020). Mais il a aussi dû se battre pour les entreprises encore viables et en danger de fermeture. C'est ce qui l'a amené à défendre l'aciérie électrique Ascoval de Sainte-Saulve (Nord) menacée en 2021 de voir une partie de son activité transférée en Allemagne par son propriétaire, Saarstahl. La mobilisation des élus et du gouvernement a fini par payer. Mais le succès n’est pas toujours au rendez-vous. En témoigne le placement en redressement judiciaire au début du mois du verrier Arc pour lequel les collectivités et l’État avaient multiplié les plans de sauvetage l’an dernier, sur fond de flambée des coûts de l’énergie. Les candidats à la reprise ont jusqu'au 28 janvier pour déposer leurs offres, le tribunal de commerce de Lille devant rendre sa décision courant mars.
Le pari des gigafactories
La région n’est en effet pas épargnée par la vague de plans sociaux qui déferle sur la France. Mais elle entend développer de nouvelles activités, en particulier autour des batteries électriques. Elle s'est ainsi lancée depuis plusieurs années dans l'installation de gigafactories produisant des batteries pour véhicules électriques, donnant naissance à une véritable "vallée de la batterie". "J'ai décidé d'investir dans ce domaine dans les années 2021-2022, à ma façon, se félicite Xavier Bertrand, et j'étais sûr de gagner car j'ai mis plus d'argent que les autres pour la première gigafactory : 81 millions d'euros sur le 1,5 milliard d'euros d'investissement, 200 millions d'euros au total avec les autres collectivités que j'ai embarquées." Il s'agissait alors de l'usine ACC à Douvrin (Pas-de-Calais), portée par Stellantis, Mercedes-Benz et TotalEnergies, inaugurée en mai 2023.
Deux autres projets suivront : la gigafactory AESC (Automative Energy Supply Corporation), filiale du chinois Envision, basée à Lambres-lez-Douai (Nord) et mise en service au printemps, qui doit produire les batteries électriques des véhicules Renault (modèles R4 et R5), et celle de la start-up grenobloise Verkor, à Bourbourg, près de Dunkerque (Nord), inaugurée le 11 décembre 2025.
"Ces trois gigafactories représentent 2.800 emplois, détaille Xavier Bertrand, c'était un pari, on ne gagne pas toujours, comme avec Ynsect*, mais celui-ci on a eu raison de le faire." Le pari reste cependant risqué, la demande de véhicules électriques est hésitante, la concurrence internationale forte. Une bataille technologique se joue autour des chimies de batteries.
Des acteurs principalement asiatiques
Autre question que posent ces usines géantes : les acteurs sont principalement asiatiques. Pour le président des Hauts-de-France, "il n'y a pas de débat", car "il y a un véritable transfert de technologie de la part des entreprises étrangères vers la France et les emplois se situent dans le territoire".
Pour la Cour des comptes, qui a rendu un rapport sur "L'accompagnement de l'industrialisation des territoires : région Hauts-de-France et chambre de commerce et d'industrie de région" en novembre 2025, "l'implantation des premières usines de production de batteries en France pose les bases de la 'vallée de la batterie', la structuration de cet écosystème est confortée par un grand nombre d'interventions publiques sur la formation, sur le foncier et sur l'innovation, dont 162 millions d'euros d'aides directes accordées par la région pour la transformation de l'industrie automobile". La Cour souligne aussi le travail conjoint mené par la région et la chambre de commerce et d’industrie régionale (CCIR) en matière de logistique, d'import-export et d'adaptation des compétences pour répondre aux besoins des entreprises industrielles. Elle regrette en revanche que les actions d'appui et d'accompagnement des différents organismes de la région et des opérateurs de l'État (Bpifrance, Ademe, Business France) soient très hétérogènes.
Cap sur les datacenters
"Aucun pôle régional d'innovation n'est complet et leur lien avec les 18 territoires d'industrie est variable", pointe la rue Cambon, reconnaissant toutefois les bienfaits des contrats d'implantation basés sur des engagements réciproques entre les pouvoirs publics et les entreprises.
A l'avenir, la région compte poursuivre son développement en misant cette fois-ci sur les centres de données, dans l'objectif de devenir la "vallée européenne de l'intelligence artificielle". Un premier mégaprojet a été dévoilé en février 2025 au Sommet de l'intelligence artificielle de Paris par Brookfield. Le fonds canadien a ainsi annoncé un montant de 20 milliards d'euros d'ici 2030, dont la moitié pour le futur datacenter. Un autre projet, de 5 milliards d'euros, est porté par le français Data4.
Installé près de Valenciennes (Nord), le datacenter devrait entrer en service à partir de 2030, avec 2.400 emplois permanents à la clé à terme, d'après le communiqué de la communauté d'agglomération de la Porte du Hainaut (lire notre article du 9 décembre 2025).
Donner un double aux collectivités
S’inspirant de ce qui se fait à Dunkerque (qui cumule plus de 10 milliards d'euros d'investissements privés dans la décarbonation des industries lourdes traditionnelles), l'Institut Montaigne a récemment proposé, dans un rapport, de créer une douzaine de "zones prioritaires de relance industrielle" autour de l'accès au foncier, du soutien à la construction d'infrastructures, d'exemptions fiscales et d'allègement bureaucratique, avec un régime fiscal spécifique basé sur la baisse des impôts de production. Une idée qui ne fait pas l'unanimité. Considérant qu'il s'agit d'une "vision de l'aménagement du territoire des années 70", Olivier Lluansi, professeur du Cnam et auteur de "Réindustrialiser, le défi d'une génération", estime quant à lui, dans un post publié sur LinkedIn début décembre 2025, que cette pratique, si elle est "utile pour certains secteurs, les plateformes chimiques notamment", "passe totalement à côté du rôle de cohésion territoriale dont dispose l'industrie".
Pour Xavier Bertrand, il faut aussi "changer la gouvernance" sur les compétences car "on ne peut pas continuer à avoir un pays aussi centralisé". "Il ne faut pas chercher à tout faire, on n'est pas dans un match Paris/province mais on pourrait donner les clés à l'Etat et un double aux collectivités !"
* La start-up spécialisée dans la production de compléments alimentaires et d'aliments pour animaux à base de larves de scarabées a été placée en liquidation judiciaire récemment après avoir levé plus de 650 millions d'euros en partie auprès de Bpifrance et bénéficié de subventions publiques.