Municipales : "Avec ces élections, le vote a perdu de sa crédibilité"
Dans les communes où une seule liste de candidats était en présence, l'élection s'est muée en une simple "ratification", analyse Aurélia Troupel, maître de conférences en science politique à l'université de Montpellier. L'extension de la mise en œuvre du scrutin de liste aux communes de moins de 1.000 habitants a donné au phénomène une ampleur inédite, pointe cette spécialiste du nouveau mode d'élection. La réforme a conduit, dans ces communes, à une poussée de l'abstention et du vote blanc, mais aussi à une "perte de crédibilité dans l'acte électoral", souligne-t-elle.
© DR/ Aurélia Troupel
Localtis - En vue de ces municipales, les candidats des communes de moins de 1.000 habitants ont dû pour la première fois constituer des listes paritaires. Est-ce que ce fut difficile pour eux ?
Aurélia Troupel - J'ai posé la question lors d'entretiens que j'ai effectués l'été dernier dans l'Aveyron. Il en est ressorti que la principale crainte des maires venait non pas de la parité, mais de la nécessité de trouver suffisamment de candidats. Ils redoutaient aussi que leur nom soit rayé sur le bulletin, le jour du vote, alors que la pratique est désormais interdite. Ils mettaient donc en avant la nécessité d'expliquer aux électeurs que ceux-ci ne pourraient plus rayer, ni panacher des noms sur leur bulletin de vote. Mais sur ce nouveau mode de scrutin dans les communes de moins de 1.000 habitants, il n'y a pas eu beaucoup de communication. Des affiches et des flyers ont bien été apposés dans les bureaux de vote. Toutefois, dans les communes de l'Hérault dans lesquelles j'ai observé ces élections, les électeurs ne les ont pas regardés. Ce qui est ressorti plus tôt, c’est que, souvent, le maire sortant avait annoncé le changement de mode d'élection lors de la cérémonie des vœux, en début d’année.
Toujours dans les communes de moins de 1.000 habitants, le législateur a autorisé les listes de candidats à compter jusqu'à deux candidats en moins ou en plus que l'effectif du conseil municipal, justement pour faciliter leur constitution. Les candidats se sont-ils saisis de cette possibilité ?
J'ai fait une analyse pour les communes de l'Occitanie. Il en ressort que la plupart des listes ont plutôt deux candidats supplémentaires que deux candidats en moins. Un certain nombre d'élus ont trouvé que cette possibilité d'ajouter deux candidats était intéressante, parce qu'elle permet par la suite de limiter l'organisation d'élections complémentaires partielles [par exemple lorsque le conseil municipal a perdu le tiers ou plus de ses membres, NDLR]. Mais le "moins deux" n'était visiblement pas suffisamment attractif pour permettre la constitution d'autres listes. Il aurait fallu aller au-delà pour arriver au dépôt de plus de listes.
Un peu plus des deux tiers de l'ensemble des communes ne comportaient qu'une seule liste de candidats. Est-ce lié au nouveau mode de scrutin ou à la difficulté de trouver des hommes et des femmes prêts à s'engager dans un mandat ?
C'est d'abord un effet du mode de scrutin, proportionnel et de liste, qui s'est appliqué pour la première fois aux 25.000 communes de moins de 1.000 habitants. Ensuite, intervient la difficulté d'exercer un mandat qui demande une forte disponibilité, surtout dans les petites communes, parce qu'elles disposent de peu de personnel. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'une grande partie des personnes qui s'engagent sont des retraités. La loi du 22 décembre 2025 portant création d'un statut de l'élu local apporte certes des améliorations, pour notamment permettre à davantage de jeunes de s'engager. Mais, souvent, on découvre le statut quand on est élu ou candidat, alors qu'il faudrait intervenir avant. De plus, il y a des problèmes qui sont structurants. C'est le cas sur la question de l'engagement des jeunes femmes en politique : tant qu'elles devront assumer la plupart des tâches domestiques, elles auront du mal à trouver du temps pour ce qu'on appelle la "troisième journée".
Cette année, la participation électorale a été en baisse dans les petites communes, surtout dans celles où une seule liste était en présence.
Le nouveau mode de scrutin a eu un impact sur l’offre électorale, en limitant drastiquement la liberté de choix offerte aux électeurs. Un ensemble de nouvelles règles se sont cumulées : l'obligation de déposer une liste, le fait qu'il n'y en ait souvent qu'une, l'interdiction pour les électeurs de panacher et de rayer des noms et la fin du seuil fixé à un quart des inscrits pour être élu au premier tour avec la majorité des suffrages exprimés. On est passé ainsi d'une situation où l'électeur était omnipotent à une quasi-absence de choix : à présent, c'est ça ou rien.
Et tout cela revient à faire en sorte qu'une liste, lorsqu'elle est seule en lice, peut être élue avec une seule voix. Les nouvelles modalités de vote ont donc contribué à complètement désacraliser ce scrutin. Quand il n'y avait qu'une seule liste, a fortiori quand celle-ci était celle du maire sortant, beaucoup se sont demandé à quoi cela servait d'aller voter. S'agissant de ce rituel démocratique qu’est l’élection, et surtout que sont les élections municipales, il y a donc eu un couac en 2026. L’acte électoral, qui était un moment important, surtout dans la vie municipale, a perdu de sa crédibilité. Pour l'électeur, il est en effet important que l'élection réponde à un certain nombre de critères démocratiques : elle doit lui offrir des choix, permettre l'existence d'une opposition… Ce sont des repères. L'électeur ne retrouve pas cela avec le nouveau mode de scrutin. Et pour les maires, c'est compliqué aussi, parce que, comme certains de ceux que j'ai rencontrés me l'ont dit, ils sont moins bien élus. La réforme du mode de scrutin était justifiée notamment par l'argument de la nécessité de mettre fin au "tir au pigeon", dont les effets étaient jugés négatifs. Mais si les maires sont élus avec très peu de votants, dans des communes qui, jadis, participaient beaucoup, c'est problématique également.
D'autres choses ont aussi été sources d'interrogations lors du scrutin, comme l'attribution d'une prime majoritaire à la liste arrivée en tête. Quand une liste obtient douze sièges et une autre seulement trois, à cause d'une différence d'une seule voix, comme je l'ai vu dans une commune, cela nourrit un sentiment d'injustice chez certains.
La participation a été plus importante là où il y avait plusieurs listes...
Oui, plus une élection est disputée, dans le sens positif du terme, c'est-à-dire plus il y a un enjeu, plus les électeurs sont impliqués. En revanche, si tout est joué d’avance, l'élection se transforme en ratification. Les électeurs se demandent alors à quoi il sert d'aller voter. D'ailleurs, lorsque le mode de scrutin proportionnel de liste avait été étendu en 2014 aux communes de 1.000 à 3.500 habitants, j'avais déjà observé dans les communes concernées une hausse significative de l'abstention, de même que des votes blancs et nuls.
Le vote blanc : un nombre non négligeable d'électeurs des communes de moins de 1.000 habitants y ont recouru lors de ces municipales. Voulaient-ils manifester qu'ils ne désiraient pas voter pour l'unique liste candidate ?
C'est exact. Après les municipales de 2014, j'avais écrit, au sujet des communes de 1.000 à 3.500 habitants dans lesquelles une seule liste s'était présentée, que le vote blanc constituait la "seule alternative". Nous nous sommes retrouvés en 2026 dans la même configuration avec en plus les communes de moins de 1.000 habitants.
Et pourquoi y a-t-il eu dans les petites communes un nombre élevé de bulletins nuls ? Est-ce que les électeurs n'avaient pas tous acté la fin du panachage ?
Il ressort des premiers entretiens que ceux qui ont rayé leur bulletin de vote, savaient très bien qu'il serait nul : ils ont fait cela plus par attachement au rayage que par méconnaissance de la règle. Le vote nul a été aussi le fait d'électeurs qui n'ont pas voulu trancher entre deux listes. Ils ont alors mis un bulletin de chaque liste dans l'enveloppe. Mais ces constats doivent encore être vérifiés. Je vais notamment m'appuyer sur les réponses d'électeurs de trois communes de l'Hérault à un questionnaire que je leur ai communiqué.
Propos recueillis par Thomas Beurey
Quelques chiffres
Le taux moyen de votes blancs au premier tour des municipales à l'échelle nationale, toutes tailles de communes confondues, est de 2,65%. Le taux de votes nuls est de 2,75%. Ces taux augment sensiblement dès lors que l'on considère les communes dans lesquelles une seule liste était présente : on compte alors 6,23% de votes blancs et 7,86% de votes nuls. Soit au total 14% des bulletins non pris en compte. Donc une mutliplication par 2,5 par rapport à la moyenne nationale.
En croisant ces données avec la base Insee des communes, on peut également obtenir des chiffres pour les seules communes de moins de 1.000 habitants. Pour les communes de moins de 1.000 habitants n'ayant eu qu'une seule liste, on compte 5,25% de votes blancs et le taux de votes nuls grimpe encore : 9,53%. Alors que pour les communes de moins de 1.000 habitants ayant eu deux listes ou plus, les chiffres sont au contraire presque deux fois moins élevés que la moyenne nationale : 1,49% de votes blancs et 1,81% de votes nuls.
Ces taux peuvent être synthétisés sous forme de tableau, y compris pour les strates démographiques plus importantes :
| Population | Blancs | Nuls | Blancs si 1 liste | Nuls si 1 liste | Blancs 2 listes ou + | Nuls 2 listes ou + |
| < 1.000 | 4,09% | 7,15% | 5,25% | 9,53% | 1,49% | 1,81% |
| 1.000 - 2.000 | 3,93% | 4,47% | 6,19% | 7,17% | 1,64% | 1,72% |
| 2.000 - 5.000 | 3,47% | 2,92% | 7,2% | 6,14% | 1,77% | 1,46% |
| 5.000-10.000 | 2,73% | 1,75% | 9,1% | 5,36% | 1,79% | 1,22% |
| >10.000 | 1,56% | 0,92% | 8,95% | 3,93% | 1,46% | 0,88% |
Nombre de communes n'ayant eu qu'une seule liste :
- 19.447 communes de moins de 1.000 habitants
- 2.667 pour la tranche 1.000-2.000
- 1.312 pour 2.000-5.000
- 213 pour 5.000-10.000
- et 38 communes de plus de 10.000 habitants. Parmi elles par exemple : Mandelieu-la-Napoule, Mouans-Sartoux, Villeneuve-Loubet, Villers-lès-Nancy, Mazamet, Sainte-Maxime, Toul, Le Pont-de-Caix...
C. Mallet / Chiffres et taux non officiels, obtenus à l'aide d'un outil IA (Copilot), sources fichiers Excel ministère de l'Intérieur et Insee disponibles sur data.gouv.