Rouen s’érige en parangon de la relocalisation heureuse

"24 heures pour relocaliser." La métropole de Rouen inaugure sous ce titre, les 16 et 17 juin, une série d’événements conduits en régions par l’association Relocalisons.fr. L'objectif : prouver que la France peut à nouveau se mettre à produire et enclencher ainsi un mouvement vertueux. Ce collectif a comptabilisé 250 produits qui nous placent aujourd’hui dans une situation de vulnérabilité vis-à-vis de l'étranger, notamment de l'Asie, et dont la production pourrait être rapatriée avec un potentiel de 400.000 emplois à la clé. La métropole de Rouen a déjà pris un certain nombre d'initiatives pour accompagner le mouvement.

En 2014, la société Lucibel, spécialisée dans la fabrication d’ampoules LED, décidait de rapatrier sa production de Chine en Normandie, dans la périphérie de Rouen. Six ans à peine après avoir créé sa première usine à Shenzen. "Nous avions connu quelques déboires, des problèmes de pillage de propriété intellectuelle, des problèmes de qualité, sans compter le fait qu’un tiers du coût de marge brute était totalement incinéré par le transport aérien", confie son président, Frédéric Granotier également président de l’agence de développement Rouen Normandy Invest. "Cela n’avait pas de sens d’un point de vue économique et écologique", explique-t-il aujourd’hui, sans regretter le moins du monde son choix. Cette relocalisation, facilitée par une aide de la région, a permis à la société d’être "plus proche de ses clients", d’être "plus performante dans l’innovation" et de "monter en gamme". "La relocalisation a été une opportunité de croissance et de valeur pour nous", clame-t-il.

A l’image de Lucibel, la métropole de Rouen veut montrer que les planètes sont aujourd’hui alignées pour enclencher un véritable mouvement. La cité normande organisera, les 16 et 17 juin prochains, un événement baptisé "24 heures pour relocaliser". Cet événement est organisé avec Rouen Normandie Invest et le cercle de réflexion Relocalisations.fr, un collectif d’entrepreneurs, d’universitaires et de jeunes actifs qui s’est constitué au moment de la crise sanitaire pour "contribuer à enrayer la désindustrialisation endémique que la France a connue depuis quarante ans". Ces deux journées ont vocation à être dupliquées "dans les principales villes françaises", indiquent les partenaires. Caen et les Hauts-de-France seront les prochaines étapes, dès la rentrée.

 Véritable électrochoc

"Comme beaucoup de Français, nous avons vécu la crise sanitaire comme un véritable électrochoc", a expliqué Carine Guillaud, présidente de Relocalisations.fr, mardi 7 juin, lors de la présentation de cette initiative dans le très bel Hôtel de l’industrie, à Paris, siège de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale, créée en 1801 par Bonaparte, en réplique à la Royal Society of Arts de la perfide Albion… "Nous nous sommes sentis démunis face à un mouvement de pénuries, voire de panique face à l’absence de produits que la France aurait dû être en mesure de produire rapidement." "A quel niveau sommes-nous descendus ?", "Quelle est l'ampleur de la catastrophe ?", a d'abord cherché à savoir l’association. Travaillant à partir des bases de données des douanes, elle estime qu’un quart des produits manufacturés peuvent être considérés comme "vulnérables". En clair, "en cas de problèmes en Asie, la France est coupée d’un quart de sa consommation", explicite Carine Guillaud.

Relocalisations.fr a ainsi recensé 250 produits représentant une valeur d’exportation de 60 milliards d’euros. Rapatrier leur production représenterait un potentiel de 400.000 emplois. C'est tout l'enjeu de "24 heures pour relocaliser" : permettre à des industriels, des startuppers et des designers de se rencontrer sur le campus de l'école de commerce Neoma et les aider à passer de l'idée au projet. "Il y a une opportunité rationnelle à relocaliser aujourd’hui ces produits vulnérables", martèle Carine Guillaud, soulignant aussi les enjeux de cohésion sociale.

Mais reconstituer des filières impose de lutter contre de "vieux démons". Le premier est de croire que "c’est trop cher" alors que "le prix des conteneurs a été multiplié par dix en quelques mois". Il est hasardeux de penser que la Chine continuera d’être "l’usine du monde" au moment où "elle est confrontée à un changement drastique de sa démographie" : "En 2050, la moitié de la population active va partir, ce qui correspond à une baisse de 50% de sa capacité de production." Et la population employée dans les usines ne veut plus y travailler… "Nous ne pouvons plus compter sur la Chine pour nous fournir en biens de consommation (…) ce système va mourir", assure Carine Guillaud. En revanche, la Chine va être de plus en plus présente sur nos domaines de prédilection : l’aéronautique et le luxe. L’autre démon est d’opposer l’industrie manufacturière et l’industrie d’avenir. Regardants sur les prix, les consommateurs sont aussi "de plus en plus sensibles à la qualité et à l’environnement". Or le site France peut redevenir concurrentiel grâce à l’automatisation. Preuve en est l’exemple de Fashion Cube Denim Center qui produit en France, sous la marque Jules, un jean à 50 euros…

Injonctions paradoxales

Pour Frédéric Granotier, "les relocalisations ne sont jamais faciles, mais elles sont possibles". Et elles ont besoin d’un accompagnement de l’Etat et des collectivités. En 2021, la métropole de Rouen Normandie n’a pas hésité à prendre des mesures fiscales "inédites" avec une exonération totale de CVAE et de CFE pendant trois ans pour toute création ou implantation d’entreprise. Un coup de pouce bienvenu, même si, reconnait Nicolas Mayer-Rossignol, président de la métropole, "je n’ai jamais vu une entreprise décider d’une implantation pour des raisons purement fiscales". Rouen bénéficie d'autres atouts, en particulier sa position géographique, à proximité de Paris, Londres ou Bruxelles, le long de l'axe Seine, sans parler de ses nombreux étudiants.

"Tous les territoires ne sont pas égaux devant les relocalisations", reconnaît l'élu, pointant aussi les "injonctions paradoxales" entre l’opinion globalement acquise à la réindustrialisation et les réticences à voir une usine s’implanter sous sa fenêtre. Selon lui "il ne faut surtout pas opposer l’écologie à l’économie". "Les grands ports du nord de l’Europe ont tous compris comment concilier les deux", en s’appuyant sur le fluvial et le ferroviaire pour desservir l’hinterland.

Signe de cette confiance accordée au territoire rouennais, le cabinet de conseil EY qui, chaque année, décerne le palmarès des investissements étrangers (voir notre article du 31 mai 2022), a décidé d’ouvrir une agence à Rouen. Sur 1.222 projets comptabilisés en France l’an passé, 52 concernaient la Normandie, soit une progression de 63% en un an. Mais face aux 291 projets franciliens, "il y a encore beaucoup d’efforts à fournir", prévient Jonathan Thibout-Curtinha, Partner EY.

 

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