1,4 million de personnes sans domicile en Europe
Derrière les chiffres vertigineux du 11ᵉ rapport sur le mal-logement en Europe, une réalité largement ignorée émerge : l'explosion du mal-logement chez les personnes âgées, piégées entre précarité financière, bâti inadapté et saturation des secours.
© Fondation pour le logement et Adobe stock
Les hasards du calendrier sont parfois évocateurs. Le 9 septembre 2026, la Commission européenne présentait son Affordable Housing Act (loi sur le logement abordable), texte proposant un cadre juridique clair pour faciliter l’action des collectivités locales dans le respect des règles du marché unique (lire notre article). Une prise de conscience au sommet de l'Union, qui s’est traduite par une succession d’annonces ces derniers mois. Mais sur le terrain, le diagnostic reste cruel. Publié quelques jours plus tard par la Feantsa et la Fondation pour le logement, le 11ᵉ "Regard sur le mal-logement en Europe" donne à voir l’ampleur de la tâche.
Pour Manuel Domergue, cet échelon européen constitue certes une avancée démocratique essentielle, mais il exige une vigilance de chaque instant. "Ce n'est ni un échelon magique, ni un échelon diabolique", a-t-il rappelé lors de la présentation du rapport mardi 15 septembre. Le délégué général de la Fondation pour le logement exprime par ailleurs ses réserves en appelant à faire "attention à ce que ça n'aille pas diluer la priorité qui est la nôtre pour le développement du logement social, pour y inclure des logements intermédiaires qui sont en fait assez proches du marché", tout en s'inquiétant d'une "simplification qui parfois est proche de la dérégulation", à l'image des critères envisagés pour autoriser l'encadrement des meublés touristiques de type Airbnb.
Le sans-abrisme gagne du terrain
Sur le territoire européen, les courbes du mal-logement continuent leur ascension brutale. "On estime à 1,4 million le nombre de personnes à la rue, mises à l'abri en urgence et hébergées dans les structures d'accueil et d'accompagnement dédiées au public sans domicile en Europe", avance Margaux Charbonnier, coordinatrice pour la Feantsa.
Les données nationales confirment une dégradation structurelle. En Irlande, le nombre de personnes sans domicile a bondi de 3.738 en 2014 à plus de 16.000 en 2026, soit une hausse de 367% en douze ans. Au Portugal, l'augmentation atteint 228% entre 2017 et 2024. Partout, les dispositifs d'accueil frôlent l'asphyxie. En Italie, la première enquête globale conduite par l'Istat dans 14 métropoles révèle que la capacité des 217 structures d'urgence recensées ne couvre que 66,5% des besoins identifiés la même nuit.
Face à cette saturation, certains États glissent vers la marchandisation de l'urgence. En Angleterre, le nombre de ménages placés en hébergement temporaire a grimpé de 156% depuis 2010 pour dépasser les 130.000. Les collectivités locales y consacrent 2,8 milliards de livres sterling par an, dont plus de 40% sont captés par des opérateurs privés louant des chambres à la nuitée. D'autres pays préfèrent durcir les conditions d'entrée : aux Pays-Bas, un filtrage évalue désormais l'autonomie des personnes, fermant la porte des foyers aux sans-abri occupant un emploi ou jugés dépourvus de troubles psychiatriques.
Même les modèles historiques chancellent. Longtemps citée en exemple pour avoir réduit le sans-abrisme de 75% depuis 1986 (notamment grâce à des investissements massifs dans le logement social), la Finlande enregistre une remontée de 20% du nombre de personnes sans domicile en 2025. Une rupture directement imputable, selon les acteurs associatifs, aux cures d'austérité budgétaire, aux coupes dans les allocations logement et au démantèlement progressif de l'ARA, l'agence nationale financant le logement social.
Vieillir dans la rue
C'est le grand enseignement de cette onzième édition : le basculement massif et silencieux des personnes âgées dans la précarité résidentielle. "On se représente volontiers les personnes âgées comme une génération dorée de boomers tous propriétaires occupants et vivant bien. La réalité, c'est qu'il y a aussi un vieillissement des personnes à la rue", dénonce Manuel Domergue.
Selon les estimations du rapport, au moins 170.000 personnes âgées de 65 ans et plus sont privées de chez-soi en Europe ; un chiffre plancher en raison d'un sous-dénombrement persistant. Une fracture géographique nette se dessine entre l'Europe de l'Ouest, où le public sans-abri reste majoritairement jeune et issu de l'immigration, et l'Europe centrale et orientale. En Hongrie, le choc est statistique : les plus de 60 ans représentent désormais 44% de la population sans domicile, contre seulement 13% en 2011.
Pour les structures d'accueil d'urgence, la prise en charge de ce public vieillissant se transforme en impasse logistique et humaine, et les équipes sociales se retrouvent démunies face à des besoins qui relèvent de la gériatrie ou des soins palliatifs : "Les professionnels sont tiraillés entre l'obligation de soin et le respect du choix de la personne", souligne Margaux Charbonnier.
Vulnérabilité financière et précarité énergétique estivale
Au-delà de la rue, l'insécurité financière mine le quotidien des retraités modestes. Sarah Coupechoux, coordinatrice du rapport pour la Fondation pour le logement, rappelle que l'Europe compte 15,6 millions de personnes de plus de 65 ans exposées au risque de pauvreté. Une vulnérabilité financière qui se traduit par un taux d'effort excessif : 7,7 millions de seniors consacrent plus de 40% de leurs revenus à leur loyer ou leurs charges.
Enfin, le dérèglement climatique transforme l'habitat vétuste en piège mortel. Si la précarité énergétique est traditionnellement mesurée en hiver, son versant estival frappe de plein fouet les organismes fragiles. L'été 2026 en offre la démonstration : entre mi-juin et mi-août 2026, la surveillance européenne a enregistré 32.722 décès excédentaires, dont 94% concernaient des personnes de 65 ans et plus piégées dans des logements transformés en bouilloires thermiques.
Alors que les négociations s'ouvrent sur le prochain cadre financier pluriannuel de l'Union européenne (2028-2034), les associations appellent notamment à sanctuariser au moins 5% des fonds d'inclusion sociale pour la lutte directe contre le sans-abrisme.