Agriculture : la guerre en Ukraine met à mal le pacte vert européen

La flambée du prix du blé accentuée par la guerre en Ukraine a conduit la Commission à reporter deux règlements d'application de son pacte vert pour l'agriculture. De nombreuses voix s'élèvent pour réclamer une remise à plat de cette politique et de ses déclinaisons, les stratégies "De la ferme à la fourchette" et "Biodiversité", afin de relancer la production et assurer la sécurité alimentaire de l'Europe, mais aussi de l'Afrique. Car de nombreux pays africains sont extrêmement dépendants du blé russe et ukrainien. Les ONG environnementales mettent cependant en garde contre une "fuite en avant productiviste".

Sale temps pour l’agroécologie européenne. Depuis des mois, la déclinaison du pacte vert pour le secteur agricole – les stratégies "De la ferme à la fourchette" et "Biodiversité" – est l’objet de bien des critiques émanant de syndicats, mais aussi d’universitaires et même du centre commun de recherche de la Commission européenne (voir notre article du 15 octobre 2021). L’application de ces stratégies, qui reposent notamment sur une diminution drastique des pesticides (- 50% d’ici à 2030), des engrais (-20%) ou sur le passage à un quart de la surface agricole en bio, risquerait d’engendrer une forte baisse de la production agricole européenne (entre 5 et 20% d’ici à 2030) en raison de la chute prévisible des rendements et, par ricochet, une augmentation des importations. Voilà que la guerre en Ukraine est venue décupler ces craintes, ravivant le spectre de pénuries alimentaires, voire d’émeutes de la faim. Comme celles survenues après la crise de 2007-2008, sur fond de spéculation financière sur le blé, qui avaient débouché sur les "printemps arabes" et une vague migratoire.

C’est ce qui a poussé la Commission à proposer il y a quelques jours la mise en culture des jachères pour augmenter la production. Une solution temporaire soutenue notamment par Julien Denormandie lors de la présentation du plan de résilience français, le 16 mars. Il s’agirait ainsi de mettre en production les 5% de "surfaces d’intérêt écologique" imposées aux exploitations de plus de 15 hectares (un seuil ramené à 4% dans la nouvelle politique agricole commune, à partir de 2023). Impossible cependant de reconstituer les stocks de blé à court terme. Celui-ci étant planté à l’automne, l'effet ne se fera sentir que pour les moissons de 2023. La mesure pourrait cependant être valable pour le soja ou le maïs, utilisés notamment pour l’alimentation animale.

25 pays africains extrêmement dépendants

La Commission a aussi décidé de reporter des règlements importants dans la mise en œuvre de sa stratégie agroalimentaire qu’elle s’apprêtait à présenter le 23 mars. Or tant qu’ils ne sont pas inscrits dans le marbre de la loi, les objectifs de réduction des pesticides ou des engrais ne sont que des vœux pieux. Preuve que les temps ont changé, plus de 70 organisations s’étaient élevées le mois dernier pour dénoncer le manque d’ambition du texte de la Commission sur les pesticides... La guerre en Ukraine a bousculé les scénarios. Non seulement la flambée des prix de l’énergie et des engrais (dont la Russie et la Biélorussie sont d’importants fournisseurs) ont un impact direct sur les agriculteurs européens, mais, en plus, la Russie et l’Ukraine sont respectivement les premier et cinquième exportateurs de blé au monde. En stoppant les exportations à partir des ports de la mer Noire (tous les ports ukrainiens sont à l’arrêt depuis le 25 février), le conflit est venu secouer brutalement les marchés, "dans un contexte déjà marqué par des cours historiquement élevés", comme l’a rappelé le ministre de l’Agriculture le 25 mars. Les deux pays représentent 27% du commerce mondial du blé, mais aussi 53 % du marché d'huile et de graines de tournesol. "Pas moins de 25 pays africains, dont de nombreux pays les moins avancés, importent plus d'un tiers de leur blé des deux pays en guerre. Pour 15 d'entre eux, cette part est supérieure à la moitié", alerte la Cnuced, dans un rapport publié le 16 mars. Le Bénin, par exemple, importe 100% de son blé de Russie, l’Égypte 60% et 20% d’Ukraine. La Somalie est aussi intégralement dépendante du blé ukrainien et russe. Le Soudan, le Sénégal, les deux Congo, la Tanzanie, Madagascar, le Rwanda ne sont pas mieux lotis… En volume, la Turquie et l’Égypte sont les plus gros importateurs de blé de la région. Le Yémen, frappé depuis huit ans par une terrible guerre civile, est lui aussi très dépendant. D’après la FNSEA, "750 millions de personnes sont en risque de malnutrition ou de famine". D’autant que les prochaines récoltes en Ukraine s’annoncent fortement perturbées. Crise de la disponibilité, baisse de la production, flambée des prix : le cocktail pourrait être explosif.

L'Europe importe 30% de ses engrais de Russie

"Face à l’absence d’exportations russo-ukrainiennes au cours des prochains mois, et notamment à destination des pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, l’Union européenne devra prendre en charge cette responsabilité", insiste l’eurodéputée Anne Sander (PPE), qui n’a jamais économisé ses attaques contre la stratégie européenne "De la ferme à la fourchette". Mais la situation est tendue aussi pour l’Union européenne qui, si elle est presque autosuffisante en blé, importe 22% de son maïs, en grande partie d’Ukraine, mais aussi 30% de ses engrais de Russie.

Alors jeudi dernier, le Parlement européen est monté au créneau pour voter une résolution sur l’urgence "d'élaborer un plan d'action en vue de garantir la sécurité alimentaire au sein et hors de l'Union". Les députés appellent à une aide alimentaire d’urgence à l’Ukraine mais aussi à revoir la stratégie de production alimentaire de l’Union européenne. "La pandémie de Covid-19 et la guerre en Ukraine ont mis en évidence la nécessité pour l'UE de réduire sa dépendance vis-à-vis des importations en provenance d'un nombre trop limité de fournisseurs", souligne le Parlement dans un communiqué. Les parlementaires français ne sont pas en reste. La guerre en Ukraine oblige "à débattre de la soutenabilité politique, économique et sociale des objectifs du Pacte vert", estiment les sénateurs Sophie Primas et Jean-François Rapin, respectivement présidente de la commission des Affaires économiques et président de la commission des Affaires européennes, dans une proposition de résolution déposée le 28 mars. Ils exigent un "aggiornamento" de la feuille de route européenne et une remise à plat de ses deux stratégies. Et ce "afin d'éviter que ne soient compromis, au pire moment et de notre propre chef, les impératifs d'autonomie stratégique et d'indépendance alimentaire de l'Union européenne". Les deux sénateurs regrettent que la prise de conscience née au moment de la crise du Covid n’ait pas été suivie d’effet.

"Erreur dramatique"

Tout le monde ne partage pas cet avis. Pour le député européen socialiste Éric Andrieu, membre de la commission Agri, les lobbies de l’agro-industrie soutenus par certains États cherchent aujourd’hui à "instrumentaliser" le conflit pour remettre en cause la stratégie européenne, ce qui serait "une erreur dramatique". Pour parer à l’urgence, il suffirait "de stopper temporairement la production de biocarburants, car 8% de la production mondiale de céréales est destinée à fabriquer ces carburants", avance-t-il dans un communiqué. Ce ne serait pas une bonne nouvelle pour les automobilistes français, de plus en plus nombreux, qui font le choix de convertir leur voiture essence ou diesel au bioéthanol, moitié moins cher car peu taxé… L’eurodéputé est par ailleurs un fervent défenseur de la régulation du marché agricole et de la constitution de stocks "à visée stabilisatrice". Aussi voit-il plutôt d’un bon œil l’idée de l’initiative FARM (Food and Agriculture Resilience Mission), présentée dans les grandes lignes par Emmanuel Macron, le 24 mars, à l’issue d’une réunion du G7. Cette initiative, lancée en lien avec l’Union africaine, consisterait à "élaborer un plan d’urgence de libération des stocks en cas de crise pour éviter toute situation de pénurie et modérer les hausses de prix", a indiqué le président en exercice du Conseil de l’Union européenne. Cependant, ces sujets doivent encore être acceptés par l’Organisation mondiale du commerce, ce qui semble compliqué. "Je peux vous confirmer que l’Union européenne a toujours, jusqu’à aujourd’hui, refusé d’aller en ce sens, ce que je déplore. Il y a encore quelques jours encore, la demande de l’Égypte à ce sujet a été rejetée par l’Union", fait également valoir Éric Andrieu. Pour Emmanuel Macron, il faut "assumer de produire davantage, en respectant nos normes, en respectant nos règles" (c’est aussi l’objectif du volet agricole du plan France 2030). On peut se demander, comme le suggèrent une vingtaine d'ONG le 29 mars, si cette guerre ne sert pas aussi de prétexte à une relance du productivisme. Car le 21 février, quatre jours avant l’ouverture des hostilités, le ministre de l’Agriculture avait exprimé de profondes réserves sur la stratégie européenne (voir notre article du 23 février 2022). Ces ONG craignent une "fuite en avant productiviste" et rappellent que la production directement destinée à l'alimentation humaine est minoritaire en Europe (63% des terres sont consacrées à l'alimentation animale et 5% aux agrocarburants). Selon elles, les ambitions environnementales ne sont "pas une entrave" à la souveraineté alimentaire. "Une agriculture diversifiée et autonome en ressources souffrira beaucoup moins des chocs économiques, géopolitiques et climatiques qu’une agriculture spécialisée et dépendante d’intrants étrangers, souvent issus de ressources non renouvelables", insistent-elles, vantant a contrario les productions locales ancrées dans leur territoire. Une chose est sûre, cette situation a une nouvelle fois mis en lumière l’incongruité de soumettre les produits agricoles aux aléas du marché et les effets néfastes des accords de libre échange sur l'agriculture.

 

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