Aurélie Mézière : "Être élu, c'est être animateur de territoire"
Plusieurs fois récompensée pour sa démocratie participative, la commune de Plessé (Loire-Atlantique) s'est appuyée sur des comités consultatifs pour imaginer le socle de sa politique agricole et alimentaire communale. Sa maire, Aurélie Mézière, revient pour Localtis sur cette expérience, citée en exemple dans le guide consacré aux territoires ruraux publié par Décider Ensemble, le think tank œuvrant à créer et diffuser une culture de la participation et de la décision partagée.
© Mairie de Plessé/ Aurélie Mézière
Localtis - Pouvez-vous présenter Plessé et nous raconter comment est né votre lien avec Décider Ensemble ?
Aurélie Mézière - Plessé est une commune de Loire-Atlantique de 5.400 habitants. Je n'ai plus la date exacte, mais cela devait être en 2021, lors de notre première candidature, nous avions postulé au prix de la démocratie – il portait un autre nom à l'époque – et nous avions obtenu les quatre étoiles. Il y a eu ensuite un prix "expérience à suivre", destiné aux lauréats qui avaient continué à mettre en place de nouvelles actions. Nous avions candidaté à l'époque sur la démocratie participative et tout ce que nous avions mis en place depuis 2020, puis nous avons candidaté une nouvelle fois, mais cette fois pour notre politique agricole et alimentaire communale, la PAC de Plessé. Nous avons de nouveau été récompensés. C'est comme cela que les liens se sont tissés avec Décider Ensemble, et c'est à travers cet exemple de la PAC que Plessé est régulièrement citée dans le guide "Comment apporter plus de démocratie participative dans la ruralité ?".
Comment cette démarche a permis de faire dialoguer les habitants et les agriculteurs, ces deux publics dont le guide souligne qu'ils peuvent avoir des visions très divergentes du territoire ?
Depuis 2020, la liste citoyenne que nous sommes a beaucoup travaillé – déjà avant, lorsque nous étions dans la minorité, durant notre premier mandat entre 2014 et 2020 – sur ces questions de démocratie participative et sur la manière de remettre les habitants en action, pas seulement avec un bulletin de vote tous les six ans, mais vraiment au cœur des politiques publiques. Nous avons donc décidé, en nous appuyant sur des pratiques qui existaient déjà ailleurs de remplacer toutes les commissions municipales, composées exclusivement d'élus, par des comités consultatifs ouverts à tous les habitants à partir de 14 ans.
Nous avons choisi cet âge parce qu'en milieu rural, à 14 ans, on peut avoir son BSR [le brevet de sécurité routière, que les enfants passent souvent au collège] et donc venir plus facilement aux réunions, en mobylette ou en scooter. Nous avons en effet des problèmes de mobilité en milieu rural, et beaucoup de jeunes s'y déplacent ainsi. Même si nous n'avons pas énormément de jeunes qui participent, c'était une façon de leur donner cette possibilité sur tous les sujets.
Nous avons huit comités consultatifs : certains portent sur des thématiques très classiques qu'on retrouve un peu partout, comme l'enfance-jeunesse ou la vie associative, et d'autres sont plus spécifiques. Nous avons pris l'économie, qui est plutôt une compétence d'agglomération chez nous mais que nous avons voulu intégrer pour faire le lien, ainsi que la santé et l'agriculture. Nous avons choisi l'agriculture parce que notre commune est très rurale : 5.400 habitants sur 104 km², une superficie comparable à celle de Paris intra-muros, mais avec beaucoup plus de vaches ! Nous avons surtout un tissu agricole très important, avec 92 exploitants agricoles. C'est un vrai tissu économique, même si l'on a tendance à différencier l'économie de l'agriculture. Ce sont pourtant des chefs d'exploitation, des chefs d'entreprise, pourvoyeurs d'emplois non délocalisables, et une véritable économie locale ; ce sont aussi des familles avec des enfants.
Nous nous sommes dit que les problématiques que l'on retrouve à Plessé sont les mêmes que partout en France : un public agricole vieillissant, avec de nombreux départs à la retraite à venir, des fermes qui disparaissent de plus en plus, des enjeux de souveraineté agricole et alimentaire. Nous avons donc décidé de créer un comité sur ce sujet. C'est celui qui a rassemblé le plus de monde dès son ouverture : une quarantaine de personnes venues de tous horizons – société civile, agriculteurs, personnes travaillant dans le monde agricole ou dans des syndicats. Nous sommes partis d'une page blanche, en partant du constat qu'il y a des problèmes de transmission et de foncier, et de notre souhait d'avoir une commune qui ne soit pas vide de ses paysannes et paysans, avec des corps de ferme vivants. De cette page blanche est née notre politique agricole et alimentaire communale, avec six grands axes travaillés ensemble, qui vont de l'installation au foncier, en passant par les circuits courts et la promotion du monde agricole – pour montrer que ce sont des métiers porteurs d'emplois et qui peuvent être passionnants.
Le guide insiste sur le fait que les élus ruraux manquent souvent de moyens, d'ingénierie et de temps pour mener des démarches participatives. Comment avez-vous, à votre échelle, surmonté ces contraintes, et avez-vous dû convaincre votre équipe municipale ?
Nous avons travaillé longtemps, en réalité. Comme je le disais, nous avons été élus en 2014 dans la minorité, avec un collectif de citoyens monté pour ces élections, déjà avec l'idée que ce sont toujours un peu les mêmes modèles qui fonctionnent. Il faut être réaliste : sur 36.000 communes, elles ne sont pas si nombreuses à faire de la participation citoyenne, même si on en parle beaucoup plus aujourd'hui. Entre 2014 et 2020, nous avons eu le temps de nous former et d'aller voir d'autres communes : nous croyons beaucoup à ces échanges d'expérience et à cette mise en réseau, surtout pas à travailler seuls, d'autant qu'il existe des communes très en avance sur ces sujets, avec des retours d'expérience positifs ou négatifs, mais toujours intéressants.
Cela nous a permis de vraiment construire notre projet, et en 2020, pour la campagne, nous avons fonctionné en mode participatif dès le départ. Le premier projet participatif a été d'écrire ensemble, avec les habitants, les propositions de campagne. Nous ne sommes pas arrivés en présentant des projets tout faits ; nous avons mis les gens en situation active, en leur posant une question simple : "Si vous étiez élu, que feriez-vous pour la commune ?" Cette mise en réseau antérieure nous a permis de convaincre en 2020, puis de reconvaincre en 2026, avec des exemples concrets et précis – car les gens disent souvent que la participation citoyenne, c'est bien, mais demandent ce que c'est concrètement. En milieu rural, nous avons l'avantage de bien connaître les habitants, ce qui facilite sans doute le fait d'aller les chercher.
Le fait de ne pas avoir beaucoup de moyens humains et financiers, par rapport aux grandes villes qui ont beaucoup d'agents ou des élus entourés de cabinets qui les aident, c'est aussi ce qui pousse à trouver d'autres solutions. La participation citoyenne s'est d'ailleurs beaucoup développée dans les plus petites communes, avant de gagner aussi les grandes, et Décider Ensemble a bien montré que c'était possible à toutes les échelles – alors que l'on nous dit souvent que "c'est facile à notre échelle", ou que ce serait impossible dans une commune plus grande. Ce n'est pas vrai, et des réseaux comme Décider Ensemble l'ont bien démontré.
Y a-t-il des communes qui avaient une longueur d'avance, ou qui vous ont inspirés ?
Dans le Nord, Loos-en-Gohelle a été très précurseur, avec Jean-François Caron. Il y a eu aussi Kingersheim, à l'Est, avec Jo Spiegel, et la commune de Saillans, dans la Drôme, qui avait beaucoup fait parler d'elle en 2014 et avait été très médiatisée. Je les cite, mais il y en a beaucoup d'autres : ce sont des communes qui ont plus de vingt ans d'expérience, avec des choses qui ont bien fonctionné et d'autres moins, mais qui ont été, à nos yeux, plutôt précurseures. À côté de cela, en Loire-Atlantique, une commune pas très loin, dans le Vignoble, avait aussi mis en place des choses entre 2014 et 2020, qui nous ont inspirés. Nous sommes allés chercher un peu partout ce qui se faisait pour construire notre propre boîte à outils. Il n'y a pas de formule magique : il y a une multitude d'outils, et il faut surtout bien connaître son territoire, son histoire, ses habitants, car chaque territoire est différent et les outils s'adaptent.
Avez-vous des exemples d'outils qui ont bien fonctionné, ou d'autres qui n'ont pas fonctionné ?
Les comités consultatifs, dont je parlais, fonctionnent très bien. Nous faisons aussi du tirage au sort pour inviter des habitants à assister au conseil municipal, qui reste l'organe souverain – les comités sont consultatifs, c'est leur nom : les habitants y travaillent et font des propositions, mais c'est le conseil municipal qui doit entériner la décision. Nous tirons donc au sort des habitants, à qui nous envoyons une lettre personnalisée pour les inviter aux conseils municipaux, car c'est une instance ouverte au public, mais c'est incroyable le nombre de gens qui ne le savent pas, ou qui n'envisagent pas d'y venir. Grâce à ce tirage au sort, beaucoup de gens viennent et se rendent compte de ce qui s'y fait.
Ce qui a moins bien fonctionné, en revanche, c'est lorsque nous avons essayé d'aller à la rencontre des habitants en sortant de la mairie : nous avons fait des permanences à la médiathèque, dans des cafés associatifs, etc. Cela n'a pas marché, parce que les gens qui sont à la médiathèque, par exemple, sont là pour autre chose, et ce n'est pas le bon moment. Nous l'avons fait plusieurs fois : c'était sympathique, on discutait entre nous, on rencontrait quand même des gens, mais c'était beaucoup de temps passé pour une ou deux personnes dans la matinée – pas très efficace, d'autant que les élus sont très sollicités et qu'on ne peut pas mobiliser toute une équipe pour cela. Ce qui fonctionne bien, en revanche, c'est d'installer une table au milieu d'un village, en l'ayant annoncé en amont par voie de boîtage, en disant que nous serons là tel jour : là, il y a du monde.