Baisse démographique : les effectifs scolaires du public reculent plus vite que ceux du privé
Une note de l'Institut des politiques publiques montre que la chute de la natalité entraîne une baisse des effectifs scolaires plus importante dans le secteur public que dans le privé. Ce déséquilibre se traduit par une hausse mécanique du poids du secteur privé et contribuerait, par conséquent, à renforcer la ségrégation sociale à l'école.
La baisse démographique observée en France depuis plusieurs années va-t-elle augmenter la ségrégation scolaire entre secteur public et secteur privé ? C'est l'hypothèse retenue par l'Institut des politiques publiques (IPP) dans une note publiée le 2 février. Depuis la période 2000-2010, durant laquelle le nombre de naissances oscillait entre 790.000 et 835.000, la France connaît une baisse marquée de la natalité. On a ainsi enregistré seulement 661.000 naissances en 2024. Conséquence mécanique pour l'école : les effectifs scolaires ont chuté de 8% dans le premier degré entre 2015 et 2024 et devraient reculer de 19% d'ici 2034. Et depuis 2021, c'est au tour du second degré d'être touché.
Public et privé touchés de manière asymétrique
"Cette contraction des effectifs scolaires, nous dit l'IPP, varie toutefois sensiblement d'un territoire à l'autre." C'est par exemple le cas de certains territoires ruraux où "la baisse démographique ravive [...] les tensions liées aux fermetures d'écoles". Si cette dernière donnée n'est pas nouvelle (lire notamment notre article du 13 janvier), la note met en lumière un phénomène encore peu connu : la rupture des équilibres entre les effectifs de l'enseignement public, d'un côté, et ceux de l'enseignement privé, de l'autre. Pour l'IPP en effet, "à Paris, où le privé est historiquement bien implanté, les deux secteurs ne sont pas affectés de manière symétrique". Et ce phénomène touche aussi plusieurs grandes villes françaises.
Cette asymétrie dans l'évolution des effectifs scolaires en période de baisse démographique se traduit de façon nette dans la capitale : tandis que les effectifs de CP (hors éducation prioritaire) diminuaient de 24,4% entre 2016 et 2024 et ceux de sixième perdaient 14,4% entre 2020 et 2024, le secteur privé parisien était "relativement peu exposé au recul démographique", avec des baisses de seulement 3,8% entre 2016 et 2024 pour le CP et d'à peine 1,4% entre 2020 et 2024 pour la sixième.
Un collégien sur deux dans le privé à Paris en 2035
Dans d'autres grandes villes françaises, où la baisse démographique s'est enclenchée plus tardivement qu'à Paris, les effectifs de CP ont déjà reculé de 5% à 15% depuis 2020 et la part du privé a augmenté de près de 1%. Résultat : on observe dans des villes comme Angers, Dijon, Lyon, Nantes ou Villeurbanne une augmentation de la part du secteur privé en CP comprise entre +1,6% et +3%, alors que les diminutions des effectifs globaux vont de −4% à −11%. Et si l'ampleur de la progression du secteur privé demeure hétérogène en raison "des configurations locales", à l'échelle des dix-neuf plus grandes villes françaises, hors Paris, la part du privé à l'entrée en CP est passée de 19,1% à 19,8% entre 2020 et 2024.
Si l'on en croit les prévisions de l'IPP, cette tendance devrait encore s'accentuer dans les années à venir. À Paris, la part du privé pourrait atteindre 33,6% en 2030 en CP (+6,1% par rapport à 2024) et 49,4% en 2035 en sixième (+10,7%), soit un élève sur deux. Dans les grandes villes de province, la part du privé passerait de 19,8% en 2024 à 22,3% en CP en 2030, et de 36,3% à 40,8% en sixième à l'horizon 2035.
Un recrutement parmi les couches favorisées de la population
La note explique cette tendance au maintien des effectifs dans le secteur privé malgré le contexte de baisse démographique par le fait que ce dernier serait "structurellement en excès de demande". Mais au-delà de cette simple question arithmétique, l'IPP s'inquiète : "Ce déséquilibre se traduit par une hausse mécanique du poids du secteur privé et contribue à renforcer la ségrégation sociale, dans la mesure où les établissements privés recrutent très majoritairement leurs élèves parmi les couches les plus favorisées de la population."
Dans ses projections à l'horizon 2035, l'IPP évoque pour Paris un paysage effectivement très "séparé", avec, d'un côté, des collèges parisiens privés qui compteraient 88% d'élèves issus de PCS (professions et catégories socioprofessionnelles) très favorisées. De son côté, la part des élèves de sixième issus de PCS très favorisées scolarisés dans un collège privé sous contrat dans les dix-neuf plus grandes villes de France, hors Paris, atteindrait 74% en moyenne.
La répartition des moyens en question
Ces projections amènent les auteurs de la note à envisager des mesures afin d'"enrayer cette dynamique ségrégative". Ils demandent ainsi une "prise en compte explicite d'objectifs de mixité sociale dans les conventions et les financements liant l'État aux établissements privés". En effet, si un protocole sur la mixité sociale à l'école a été signé en 2023 entre le ministère de l'Éducation nationale et le secrétariat général de l'Enseignement catholique, il est loin d'avoir produit ses effets (lire notre article du 20 septembre 2024).
Mais surtout, il leur apparaît "nécessaire de répartir plus équitablement les fermetures" d'établissements entre secteur public et secteur privé sous contrat. Pour y parvenir, ils suggèrent de réviser les modalités de répartition des financements publics alloués au secteur privé. Actuellement, la pratique budgétaire consiste à attribuer au secteur privé sous contrat un ratio national de 20%, soit un cinquième des moyens alloués au public. Mais ce ratio est modulé selon l'importance que le privé occupe sur tel ou tel territoire et s'avère donc "compatible avec une présence particulièrement élevée du secteur privé" dans certaines régions.
Toutefois, si l'objectif est de lutter contre une ségrégation sociale à l'œuvre, cette dernière piste pourrait être contreproductive. On peut en effet considérer qu'une baisse des moyens financiers publics en faveur l'enseignement privé sous contrat mènerait à une hausse des droits d'inscription, ce qui entraînerait le renoncement des familles les plus modestes à y mettre leurs enfants et aurait ainsi pour double effet de ramener ces élèves dans le public... et de creuser l'écart entre établissements privés et publics en termes de composition socio-économique.