Regard d'expert : les bailleurs sociaux, acteurs à part entière du développement des territoires
Marie Quinton, présidente de Ligeris et adjointe déléguée au logement, aux politiques intergénérationnelles et inclusives, au vivre-ensemble et à la vie étudiante à la Ville de Tours, pose son regard expert sur les nouvelles missions des bailleurs sociaux. Bien plus que de simples gestionnaires de logements, ces derniers investissent aujourd'hui de nouveaux champs d'actions pour répondre aux besoins des habitants et des collectivités locales.
© Jair Lanes - Caisse des Dépôts - 2025
Ligeris, une SAIEM au service du territoire tourangeau
Ligeris est une société anonyme immobilière d'économie mixte (SAIEM). Une SAIEM est une société d'économie mixte qui dispose d'un agrément pour gérer du logement social. Les SAIEM sont l'une des quatre familles de bailleurs sociaux, avec les offices publics de l'habitat (OPH), les entreprises sociales pour l'habitat (ESH) et les coopératives HLM. Elles ont un actionnariat majoritairement détenu par les collectivités. Elles peuvent aussi produire du logement intermédiaire et du libre abordable, en plus du logement social. Opérateur immobilier de la Ville de Tours, Ligeris gère un patrimoine de 8 000 logements. Ce patrimoine comprend aussi des bureaux, des locaux d'activité et des commerces, ainsi que des murs d'EHPAD et de résidences pour personnes âgées gérés par le CCAS.
Au 1er juin 2025, les EPL opérant dans l'habitat gèrent 725 839 logements sociaux, qui accueillent 1,6 million de personnes.
Qu'est-ce qui fait la force des bailleurs sociaux pour bien accompagner les habitants et les collectivités ?
Marie Quinton : Les bailleurs sociaux se sont toujours adaptés, parfois bien avant d'autres acteurs et décideurs publics, aux évolutions sociétales et sociales car ils entretiennent une forte proximité avec les habitants, notamment grâce à la présence de gardiens et d’agents d'immeubles ou aux échanges avec les locataires.
Les bailleurs sociaux parviennent ainsi à percevoir des évolutions fines et à sentir l'émergence de nouvelles attentes.
Justement, comment les attentes des collectivités et des habitants ont-elles fait évoluer les missions des bailleurs sociaux ces dernières années ?
M.Q. : Les bailleurs sociaux sont des acteurs publics à part entière, à la fois tributaires des politiques publiques et capables de peser sur les décisions. Aujourd'hui, il y a aussi une différence entre Se loger et Habiter. Au moment de la construction des grands ensembles dans les années 1970, les attentes étaient d'abord matérielles et avoir accès à des commodités. Désormais, il est question d'habiter son logement, son quartier, sa ville. Les collectivités attendent que les bailleurs sociaux soient parties prenantes de la vie de la cité et qu'ils jouent un rôle fort pour régler un tas de problématiques du quotidien.
Cela peut aller des occupations de halls d'immeubles, des problèmes de deal et de troubles du voisinage jusqu'à des attentes structurantes sur la participation à la création de filières et sur des réponses innovantes en faveur de la transition écologique. Tout cela s'est accéléré dans le contexte de crise du logement, de tension locative et d'évolution des quartiers vers une ségrégation spatiale avec une mixité qui n'est plus au rendez-vous.
Au-delà de leur mission première de gestion locative, les bailleurs sociaux sont obligés de se positionner sur de sujets nouveaux et d'apporter des réponses. Ce sont souvent de petites interventions mais qui produisent de grands effets.
Avez-vous des exemples à donner pour illustrer les nouveaux domaines d'intervention des bailleurs sociaux ?
M.Q. : Les bailleurs sociaux s'insèrent dans un tissu associatif. Ligeris a ainsi formalisé des partenariats avec des associations sportives comme les clubs de rugby et de volley-ball pour loger de jeunes joueurs, mais aussi avec des associations culturelles pour offrir des places de musée ou de spectacle pour enfants aux locataires.
Dans un autre registre, Ligeris contribue au développement de filières, notamment pour la transition écologique. Nous avons signé un partenariat avec une association de récupération et reconditionnement d'ordinateurs auprès de qui nous nous équipons en matériels informatiques. Fort de ce soutien, l'association s'est développée et a trouvé d'autres clients qui lui ont permis de se structurer et d'agir pour le recyclage numérique.
Nous avons lancé une démarche similaire en faveur du réemploi de mobilier avec l'association Habiter Surcyclé, qui travaille avec des personnes en insertion et a meublé toute une résidence accueillant des étudiants et des personnes atteintes de troubles du spectre autistique. Là encore, le soutien de Ligeris a permis à l'association de décrocher d'autres marchés, comme l'ameublement de la bibliothèque de Tours et de la bibliothèque universitaire d'Angers.
Ces deux exemples illustrent le rôle des bailleurs sociaux dans la création de filières. Cette mission est à la croisée du développement économique et de la transition écologique.
Face à la question du vieillissement de la population, portez-vous des initiatives spécifiques en direction de vos locataires les plus âgés ?
M.Q. : Ligeris a mis en place le service Viva'dom qui a d'ailleurs été récompensé lors du congrès USH (union sociale pour l'habitat) en 2025. Ce dispositif Viva'dom permet aux aînés d'avoir accès à leur bailleur via un numéro unique et de bénéficier de l'aide d'un CESF (Conseiller en Economie Sociale Familiale) pour toutes leurs démarches administratives, aussi bien l'APL (Aide personnalisée au logement) que le dossier retraite, la mise en place d'une aide à domicile.
En partenariat avec des associations, nous leur proposons aussi des petits travaux gratuits à domicile. Ce service est très apprécié pour poser une nouvelle étagère, raccrocher des rideaux après lavage, changer une ampoule…
Pour créer une relation de confiance et sécuriser les personnes âgées, nous essayons toujours de les mettre en contact avec le même interlocuteur. Nous menons aussi des formations sur le numérique, la consommation d'énergie, l'adaptation du logement au vieillissement…
Un autre service s'adresse aux locataires en place depuis plus de 20 ans, donc des locataires souvent âgés, pour prendre en charge des travaux de rafraîchissement de leur appartement.
Comment les bailleurs sociaux parviennent-ils à faire face à la multiplication des défis dans le contexte économique actuel ?
M.Q. : Il y a une pluralité d'acteurs et d'intervenants qui œuvrent conjointement d'où l'importance du dialogue et d'un esprit d'ouverture. Les bailleurs sociaux sont de plus en plus confrontés à des contraintes budgétaires croissantes. La tentation serait de se replier sur la gestion courante et d'arrêter d'innover pour se focaliser sur la gestion de nos logements. Ce serait une erreur stratégique.
Certaines innovations peuvent générer des économies, la proximité avec les locataires peut réduire le risque d'impayés, l'installation de bureaux favorise le développement économique du territoire et apporte des emplois…
Il faut éviter que le contexte amène les bailleurs sociaux à se replier sur eux-mêmes. Au contraire, il faut se tourner vers l'extérieur, nouer des partenariats, imaginer de nouvelles solutions.
Comment voyez-vous évoluer le rôle des bailleurs sociaux dans les prochaines années au regard des enjeux ?
M.Q. : Les bailleurs sociaux doivent se saisir pleinement de la question des canicules. Après l'été 2026 que nous avons connu, tous les locataires nous disent qu'ils ne veulent pas revivre la même chose. Le niveau d'interpellation est fort. Il va donc falloir accélérer sur l'adaptation au changement climatique.
Ligeris a lancé un audit pour identifier des solutions comme la pose de persiennes et de brasseurs d'air ou encore la mise en place de pièces-refuges climatisées. Ce sujet d'éradication des passoires thermiques et de confort d'été soulève la question du manque de savoir-faire dans des territoires qui ne pensaient pas être confrontés si vite aux conséquences du réchauffement climatique.
Au-delà de cet enjeu particulièrement pressant, d'autres questions se posent aux bailleurs sociaux dans le contexte de crise immobilière. Les promoteurs sont en grande difficulté car, même avec 20 à 30 % de logement social pour lancer la commercialisation, il devient de plus en plus compliqué de sortir des opérations. Ce blocage interroge sur le système de production de logements sociaux qui s'est tourné vers la VEFA (vente en l'état futur d'achèvement). Les bailleurs sociaux vont sans doute reprendre leur métier de production de logements en réalisant des opérations en propre sous maîtrise d'ouvrage directe.
Cette évolution est très importante à prendre en compte car la crise va se poursuivre dans la durée. Les bailleurs sociaux vont participer à nouveau à la fabrique de la ville. Cette remise en cause d'un modèle peut inquiéter, mais ça peut aussi vouloir dire une meilleure gestion des fonds publics pour la production de logements sociaux, un meilleur regard sur la mixité urbaine, des réponses adaptées à de nouvelles réalités comme l'éclatement des ménages et la mono-parentalité.
La Banque des Territoires, partenaire de Ligeris et des SAIEM
La Banque des Territoires accompagne Ligeris par l'investissement et par le prêt. Elle détient 17 % du capital social de la SAIEM et a participé à la création de sa filiale SCI Tours Développement. Ligeris bénéficie également de prêts sur fonds d’épargne.
Plus largement, la Caisse des Dépôts ou sa filiale CDC Habitat est présente au capital de 67 SAIEM, qui gèrent 75 % du parc total de logements des SAIEM. Plus de 95 % des SEM disposant d'un agrément pour construire ou gérer du logement social sont clientes de la Banque des Territoires. Son accompagnement couvre toutes les étapes des projets : ingénierie d'aide à la décision, prêts pour le foncier, la création et la réhabilitation de logements, apports en fonds propres et quasi-fonds propres, services bancaires et consignations. Elle soutient également la diversification et la filialisation des opérateurs.
© Marie Quinton
Marie Quinton
Présidente de Ligeris et adjointe déléguée au logement, aux politiques intergénérationnelles et inclusives