Christian Dupessey (MOT) : "Nous devons définir des stratégies communes en termes de formation et de parcours professionnels"

La Mission opérationnelle transfrontalière (MOT), association nationale qui accompagne les collectivités territoriales et les acteurs publics dans le développement et la coopération des territoires transfrontaliers, publie un manifeste dans lequel figurent 20 propositions destinées à réduire les déséquilibres économiques entre ces territoires, notamment en matière d’emploi et de formation. Son président, Christian Dupessey, ancien maire d’Annemasse (Haute-Savoie) jusqu’en mars dernier, président du pôle métropolitain du Genevois français et vice-président de l’agglomération transfrontalière du Grand Genève, connaît sur le bout des doigts l’ensemble de ces problématiques.

Localtis - À travers ce manifeste de la MOT, quelle est la situation sur laquelle vous souhaitez alerter les pouvoirs publics ?

Christian Dupessey - Ce manifeste correspond à une réalité, en particulier dans les territoires où le nombre de travailleurs transfrontaliers est très important, ce qui le cas avec le Luxembourg et la Suisse et dans une moindre mesure avec la Belgique ou l’Allemagne ; sachant que la situation est beaucoup plus équilibrée entre la France et l’Espagne. Aujourd’hui, on estime à 520.000 le nombre de ces travailleurs transfrontaliers qui ont un impact fort, positif comme négatif, sur les territoires qui les accueillent.

Vous êtes vous-même élu et représentant d’une collectivité intégrée dans une agglomération transfrontalière, le Grand Genève. Qu’est-ce qui rend, selon vous, ce territoire si spécifique et particulièrement sensible à la situation que vous décrivez ?

Il existe une métropole attractive de l’autre côté de la frontière : c’est Genève ! Nous avons donc fait le choix de rassembler les territoires du Genevois français afin de porter d’une seule voix les problématiques de nos collectivités territoriales au sein du Grand Genève qui est une organisation assez intégrée autour d’une ville qui se trouve dans un pays qui n’est pas membre de l’Union européenne. Cela implique une particularité unique qui fait que les frontaliers qui travaillent en Suisse payent leurs impôts à Genève qui nous verse en retour la compensation financière genevoise (CFG) qui correspond à 3,5% de la masse salariale des transfrontaliers. Un système gagnant-gagnant.

Concrètement, comment qualifieriez-vous la situation d’un territoire transfrontalier par rapport aux enjeux de l’emploi et de la formation ?

L’élément important, c’est l’attractivité. Tous les jours, des salariés traversent la frontière pour se rendre dans ce qu’ils considèrent comme un Eldorado. Si je reprends l’exemple du Genevois français, on a coutume de dire que Genève est le premier employeur de Haute-Savoie. Mais ce que l’on constate, c’est que ces personnes qui travaillent dans un autre pays habitent en France, ce qui créé de fortes tensions sur le marché immobilier local. À titre d’exemple, la région du Genevois français est celle où les prix du logement sont les plus élevés en France après Paris. À Genève, un tiers des emplois sont occupés par des personnes qui habitent en France. L’enjeu, et c’est tout le sens de ce manifeste, c’est de faire en sorte que cette attractivité économique s’accompagne d’une vision très forte en matière de cohésion sociale. Car dans les territoires concernés, cohabitent des travailleurs transfrontaliers et d’autres qui travaillent en France et qui ont en moyenne un pouvoir d’achat plus faible.

Quel est l’impact de ces mouvements transfrontaliers sur l’emploi dans les territoires concernés ?

Cela crée des tensions sur le marché de l’emploi dans beaucoup de métiers dans les secteurs de la santé ou de la restauration, notamment. Mais c’est également le cas dans les trois fonctions publiques (territoriale, de l’hôpital public et de l’État) dans lesquelles un certain nombre de candidats refusent des postes en raison des difficultés à se loger dans ces bassins de vie. L’objectif de ce manifeste est donc de contribuer à rééquilibrer le développement économique de ces territoires. Je reviens sur l’exemple du Grand Genève : aujourd’hui quand 100 emplois sont créés à Genève, 75 sont occupés par des personnes qui habitent en France. Ce que nous demandons, c’est d’inverser progressivement cet équilibre. Et nous devons agir car ce que l’on constate aujourd’hui, c’est que les métiers en tension en France le deviennent des deux côtés de la frontière.

Pouvez-vous nous détailler les propositions que fait la Mission opérationnelle transfrontalière dans son manifeste ?

La priorité consiste à envisager ces bassins d’emploi transfrontaliers en termes de bassin de vie. Le plus souvent tous les métiers sont en tension, des deux côtés de la frontière, quel que soit le pays. Nous devons donc définir ensemble des stratégies communes en termes de formation, de parcours professionnels et d’accompagnement coordonné des personnes. Il faut également porter une vision économique qui dépasse la frontière avec une meilleure coordination au niveau des filières de formation afin de répondre aux besoins des deux côtés de la frontière. L’idée est vraiment de travailler cette complémentarité afin de mieux prendre en compte l’impact des décisions nationales sur les bassins de vie transfrontaliers. Le Grand Genève accueille par exemple une Cité des métiers transfrontalière qui renseigne sur les métiers et les formations des deux côtés de la frontière.

L’autre enjeu, dites-vous, c’est celui des conditions de vie...

La question centrale est clairement celle des écarts de revenus. Aujourd’hui, nous y travaillons mais la véritable solution passera par la fidélisation des emplois côté français, avec un accent particulier sur les conditions de travail qui permettra de juguler ces différences de salaires. Il faut impérativement que nous ayons cette capacité à rendre attractifs nos emplois. À travers ce manifeste, nous mettons l’ensemble de ces sujets sur la table afin que nous puissions avancer sur la question de la solidarité de manière très concrète.

20 propositions pour un développement équilibré des bassins de vie et d’emploi transfrontaliers

La Mission opérationnelle transfrontalière fait une série de propositions autour de trois grands axes. Le premier concerne le renforcement de la complémentarité au sein des bassins d’emploi transfrontaliers. La MOT propose notamment le rapprochement des certifications professionnelles ou encore la création de plateau techniques communs ; elle milite pour une offre de formation ciblée sur les métiers en tension, ou encore pour le renforcement de l’intégration transfrontalière du marché du travail en créant un mécanisme de temps partiel partagé transfrontalier pour les métiers en tension. Le second axe concerne le renforcement de l’attractivité du marché de l’emploi : la MOT cible l’amélioration des conditions de travail dans les entreprises françaises, la mise en place de dispositifs ciblés d’exonération salariales dans les espaces transfrontaliers en tension ou encore la promotion de l’installation d’entreprises ou de filière d’innovation. La troisième catégorie de mesures concerne la résorption des déséquilibres entre les bassins de vie, à travers notamment la question du logement avec une contribution des entreprises étrangères sur le modèle d’un "1% logement transfrontalier", par exemple, ou encore la création de fonds de solidarité transfrontaliers soutenus par les deux États.

 

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