Dépendances numériques de l'État : le gouvernement promeut sa cure de désintoxication

Pour finaliser son rapport sur les dépendances numériques, la commission d'enquête de l'Assemblée nationale a auditionné le 20 mai 2026 deux ministres clés : Anne Le Hénanff, ministre déléguée au Numérique, et David Amiel, ministre de l'Action et des Comptes publics. Tous deux ont défendu l'opérationnalité des contre-mesures engagées, tout en soulignant l'ampleur d'un chantier "systémique". Les députés en ont profité pour clarifier le statut de la nouvelle autorité Ariane, qui pourrait agir autant sur la souveraineté que sur le cyber.

David Amiel a cherché d'emblée à couper court à tout procès en attentisme sur la souveraineté numérique : "Ceux qui promettent une sortie immédiate, totale et indolore des dépendances racontent des histoires." Avec sa collègue Anne Le Hénanff, il a rappelé que la France avait "construit ses dépendances pendant des décennies", 80% des logiciels utilisés aujourd'hui provenant de l'étranger. Mais "la cure de désintoxication a commencé", a-t-il martelé.

Dépendances mieux cernées

La priorité a été d'identifier les dépendances. La direction des achats de l'État a planché sur le sujet, les autres organisations sont invitées à faire de même et un observatoire ad'hoc vient d'être lancé. L'État consacre ainsi 4,2 milliards d'euros par an à ses dépenses numériques hors opérateurs. Sur les 15 domaines d'achats critiques — dont 12 sont liés au numérique —, les dépenses atteignent 1,5 milliard d'euros en 2024. La bureautique seule représente 368 millions d'euros, dont 90% vont vers des acteurs extra-européens. Les choses s'améliorent cependant. Pour l'ensemble de la commande publique, État et collectivités, 54% des achats de logiciels passés via l'Ugap en 2025 ont bénéficié à des éditeurs français ou européens. La rapporteure a cependant pointé les limites de ce chiffre : l'éditeur VMware y est par exemple comptabilisé comme européen au motif de son siège irlandais. 

Un écosystème solide en construction

Anne Le Hénanff a rappelé, de son côté, la volonté de faire émerger des alternatives industrielles : premier PIA en 2010, création de Bpifrance et de la French Tech en 2013, stratégie cloud en 2021, Plan France 2030… Ces efforts ont porté leurs fruits : la France compte aujourd'hui plus de 18.000 start-up, 450.000 emplois dans le secteur. Mais la ministre a concédé que ces politiques ont manqué de cohérence et qu'il reste un sujet sur le passage à l'échelle des pépites européennes. Elle manque aussi d'un soutien européen sur le volet commande publique : la ministre espère vivement arriver à convaincre ses collègues d'imposer des critères de localisation dans la préférence numérique européenne en cours de définition.

De premiers actes concrets

Ces derniers mois, le gouvernement a par ailleurs renforcé les obligations des ministères. Les administrations et GIP gérant des données sensibles ont désormais l'obligation d'utiliser des clouds souverains (voir notre article). Sur la commande publique, la circulaire du Premier ministre du 5 février 2026 a posé une doctrine : mutualiser d'abord, acheter souverain ensuite, développer en dernier recours. Les pouvoirs de la Dinum ont aussi été renforcés : elle a désormais un droit de regard sur toutes les commandes ministérielles de plus de 2 millions d'euros. Chaque ministère devra par ailleurs formaliser une feuille de route de sortie des dépendances critiques dans sept domaines : postes de travail, outils collaboratifs, antivirus, IA, bases de données, virtualisation et équipements réseaux. Et dès 2027, plusieurs centaines de postes seront "réinternalisés" dans le numérique, principalement sur la cyber et l'IA.

En outre, la Dinum a annoncé sa migration vers Linux. Sur l'IA, "un grand plan de déploiement de l'IA dans les services publics" sera lancé dans les prochaines semaines, parallèlement à la "généralisation" du Chat de Mistral.

Ariane ne fera pas d'ombre à l'Anssi

Côté gouvernance, le corapporteur Philippe Latombe a demandé à clarifier le périmètre d'Ariane, l'Autorité nationale pour le numérique et l'IA de l'État récemment annoncée par le Premier ministre pour faire face aux fuites massives de données (voir notre article). Le Canard enchaîné a en effet affirmé que l'Anssi serait sur la sellette, menacée d'absorption par cette Ariane. Il y a quelques jours, le DG de l'Anssi, Vincent Strubel, a "réfuté" formellement cette idée devant une autre commission de l'Assemblée tout en reconnaissant manquer de moyens pour contrôler les grandes administrations.

Pas de fusion

Les deux ministres ont de leur côté rappelé qu'une mission de préfiguration était en cours mais ont assuré que la "fusion" n'était pas sur la table. Il s'agit d'une réorganisation conjointe de la Dinum et de la DITP. La Dinum est appelée à devenir l'architecte du socle technique de l'État : rationaliser les infrastructures, faire converger les besoins numériques de l'ensemble des ministères et l'offre privée, mutualiser les doctrines et les moyens pour éviter les surcoûts liés à la fragmentation actuelle. La DITP, de son côté, se recentre sur la transformation numérique des démarches et processus administratifs, orientée vers les usagers. L'Anssi reste "un gendarme et un pompier" centré sur la veille, le traitement des menaces et l'accompagnement des ministères. L'Anssi et l'Ariane "travailleront main dans la main" sur la feuille de route numérique et cybersécurité de l'État, a de son côté assuré Vincent Strubel. Quant à la Cnil, elle est hors périmètre même si l'État veut utiliser le produit des amendes collectées - 750 millions d'euros depuis 2022 -pour financer la défense numérique de l'État. En attendant, 200 millions d'euros prélevés sur France 2030 ont été mobilisés en urgence.

La commission d'enquête a désormais fini ses auditions, le rapport est attendu dans les prochaines semaines.

 

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