Enfants à double vulnérabilité : "les réponses efficaces sont souvent des réponses hybrides"
Avec sa "Démarche expérimentale pour accompagner, soutenir et soigner les enfants" (Dépasse), l'Alefpa, soutenue par la Caisse nationale de solidarité pour l'autonomie (CNSA), cherche à identifier les conditions favorables à l'accompagnement des enfants concernés à la fois par une mesure de protection de l'enfance et par un handicap. Pour offrir un cadre sécurisant à ces enfants et les aider à se stabiliser, l'investissement des professionnels est particulièrement important car il s'agit de faire du "sur-mesure", d'"hybrider" les réponses et de se coordonner avec un grand nombre d'acteurs, d'avoir des temps de réflexion collective… Ce qui interroge les modèles de financement, qui ne valorisent pas aujourd'hui ce type d'organisations et de pratiques.
© DEPASSE
Les enfants dits "à double vulnérabilité", qui sont à la fois en situation de handicap et protégés dans le cadre de l'aide sociale à l'enfance (ASE), font actuellement l'objet d'une attention certaine des pouvoirs publics, mais ils demeurent "confrontés à des parcours marqués par des ruptures répétées". Comment mieux accompagner ces enfants ? C'est la question centrale de la "Démarche expérimentale pour accompagner, soutenir et soigner les enfants" (Dépasse), portée par l'Alefpa (Association laïque pour l’éducation, la formation, la prévention et l’autonomie) avec deux chercheuses de l'Université de Lille, le cabinet Ellyx et le soutien de la Caisse nationale de solidarité pour l'autonomie (CNSA).
Publié le 12 mars 2026, un rapport de 300 pages vient clôturer la première phase de ce projet, qui sera suivie d'une deuxième phase plus expérimentale. Ces enfants à la croisée des sphères du médico-social et de la protection de l'enfance peuvent "mettre en difficulté les équipes et les institutions" et il n'y a "pas de consensus sur la bonne réponse" à leur apporter, a expliqué Elsa Kowalczuk, qui pilote le projet Dépasse à l'Alefpa, ce 12 mars lors d'une conférence de presse. En partant du terrain et notamment d'initiatives intéressantes, ce projet vise non pas à trouver "un modèle unique qu'il faudrait dupliquer", mais plutôt à identifier des "invariants, ce qui peut aider ou ce qui peut fragiliser la construction des réponses", a ajouté Elsa Kowalczuk. Cela en adoptant une "approche globale et décloisonnée, sans choisir un camp social ou un camp médico-social".
"Les vulnérabilités des enfants et les vulnérabilités organisationnelles entrent en résonnance"
La recherche s'est fondée sur la littérature existante, l'audition d'experts et l'analyse d'une diversité de situations sur le terrain – analyse des organisations, pratiques professionnelles et trajectoires des enfants dans 11 structures de l'Alefpa et 23 autres structures. Sans surprise, le rapport met l'accent sur la nécessité de réponses "intersectorielles" et de la collaboration entre acteurs des différentes sphères impliquées. "Les réponses efficaces sont souvent des réponses hybrides, qui articulent protection de l'enfance, médico-social, santé mentale, parfois d'autres acteurs locaux", a souligné Christel Beaucourt, professeure à l'Université de Lille.
Autre enseignement : la nécessité d'offrir à ces enfants une forme de "contenance institutionnelle", c'est-à-dire un cadre stable et rassurant, ce qui implique à la fois de sécuriser les équipes et de donner à ces dernières une "souplesse", des "marges de manœuvre" et un espace de "réflexivité collective" leur permettant de s'adapter à ces enfants particulièrement fragiles. En effet, "les vulnérabilités des enfants et les vulnérabilités organisationnelles entrent en résonnance" et un "cercle vicieux" peut se mettre en place, selon la chercheuse, qui pointe notamment l'effet néfaste d'un manque de coordination entre acteurs et de "financements courts".
Valoriser financièrement l'investissement professionnel requis par ces "dispositifs hybrides"
A l'inverse, "les progrès ne viennent pas d'une action unique mais d'un effet cumulatif entre plusieurs niveaux d'intervention" et plus les équipes sont "sécurisées" et "soutenues", plus elles parviennent à "stabiliser" les enfants, a-t-elle poursuivi. Le "cercle vertueux" qui peut parfois se mettre en place repose souvent sur un équilibre précaire et sur un "investissement professionnel considérable" qui n'est pas ou peu valorisé dans les modèles de financement, selon Christel Beaucourt.
Dans une logique de prévention et de "coûts évités", le rapport suggère ainsi de "sortir d’une logique de structures et de public cible" pour s'orienter "vers une logique de financement par fonctions", afin de valoriser le "travail réel des dispositifs hybrides" permettant d'assurer ces fonctions de "contenance", de "coordination intersectorielle", de "prévention des ruptures" et de "régulation systémique". Destinées à "soutenir une capacité d’agir collective", des "fiches outil" figurent dans le rapport, dont l'une intitulée "Faire territoire : gouverner par la coopération" aborde la "responsabilité́ collective envers les enfants accompagnés".
"Un manque persistant de données fiabilisées et globales"
Combien d'enfants sont-ils aujourd'hui concernés par cette double vulnérabilité ? Selon les études citées dans le rapport, 15 à 25% des enfants accueillis à l'ASE ont une reconnaissance de handicap et au moins 15% des enfants accueillis dans des structures pour enfants handicapés sont également suivis dans le cadre de la protection de l'enfance. Un quart des enfants accompagnés dans les deux secteurs sont concernés, avaient estimé plus globalement la Cnape et l'Unapei en 2024 (voir notre article).
"Un manque persistant de données fiabilisées et globales" est toutefois souligné, les auteurs appelant à une "clarification des périmètres d’observation". La difficulté tient également à "l'enchevêtrement des vulnérabilités" caractérisant souvent les enfants confiés à l'ASE – troubles de l'attachement, traumas… – et pouvant se conjuguer avec des handicaps tels que des troubles psychiques ou du neurodéveloppement.
La CNSA prendra sa part à ce chantier dans le cadre de l'"observatoire national et territorial" qu'elle est en train de construire, a mis en avant Hélène Paoletti, directrice de l’appui au pilotage de l’offre à la CNSA. Et, dans le cadre du plan d'investissement pour la création de 50.000 nouvelles solutions médico-sociales, "17.500 solutions sont d'ores et déjà sorties et on en compte plus de 600 pour les enfants à double vulnérabilité", a-t-elle ajouté.
Plus globalement, pour le directeur général de l'Alefpa Olivier Baron, ces enfants aux fragilités multiples poussent les organisations à se remettre en question. Selon lui, désormais "il faut vraiment faire du sur-mesure" et "passer son temps à chercher de l'innovation".