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ESR : un tour dans la France périphérique aux grands sites universitaires

Jeunesse, éducation et formation

Cohésion des territoires

Face à la concentration des moyens sur les grands sites universitaires, entrepris depuis plus d’une décennie au nom du rayonnement international, les villes moyennes n'ont jamais baissé les bras face à la métropolisation de l'enseignement supérieur et la recherche (ESR). Leurs actions pourraient aujourd'hui être boostées par le programme gouvernemental Action Cœur de ville, en s'inscrivant dans une démarche plus globale d'attractivité.

Le Réseau des associations pour l’enseignement supérieur et la recherche (ESR), constitué de quatre associations de collectivités locales (Assemblée des communautés de France, France urbaine, Villes de France, Association des villes universitaires de France) et de la Fédération nationale des agences d’urbanisme (Fnau), s'apprête à publier une étude intitulée "Quel rôle pour l'enseignement supérieur dans le programme Action Cœur de Ville", en partenariat avec la Conférence des présidents d’universités et avec le soutien de la Banque des Territoires. La réflexion conclut à "la nécessité de développer l’ESR dans les villes moyennes pour des raisons d’efficacité de la dépense publique, de démocratisation de l’accès à l’enseignement supérieur et d’aménagement du territoire".

En attendant sa publication, voici un petit tour de France non exhaustif des enjeux locaux et des projets portés par des villes moyennes, en périphérie des grands centres universitaires qui concentrent les moyens publics (et sont encouragés à capter les investissements privés) dans un objectif de visibilité internationale et d’excellence scientifique. Grands centres qui ont parfois tendance à délaisser leurs sites secondaires et à absorber la jeunesse bien au-delà de l'aire urbaine.

Ce mouvement a toujours été dénoncé, avec constance, par les villes moyennes (voir nos articles ci-dessous publiés dans Localtis depuis 2007, année du vote de la loi "Pécresse" relative aux libertés et responsabilités des universités). Il l'est d'autant plus aujourd'hui dans la France des gilets jaunes (voir notre encadré).

Métropolisation de l'ESR 

"L’université vampirise le territoire", estime ainsi Grégoire Feyt, vice-président de l’université Grenoble-Alpes en charge des relations territoriales, lors d'un séminaire national des "collectivités territoriales pour l’ESR" qui s’est tenu à Roanne, le 6 juin 2019. Car "les jeunes le quittent pour aller étudier à l’université, ce qui stérilise les territoires et aboutit à des offres d’emploi non pourvues" (voir aussi notre article ci-dessous "60% des bacheliers changent de zone d'emploi quand ils deviennent étudiants" du 9 janvier 2019). Selon lui, "les territoires sont demandeurs de formations, mais l’université a tendance à freiner des quatre fers".

A Niort, "on se heurte à la métropolisation", témoignait aussi Éric Persais, vice-président à l'enseignement supérieur de la Communauté d’agglomération du Niortais. Sa difficulté à attirer des établissements d’enseignement supérieur viendrait du fait que "l’université de Poitiers ne veut pas se développer davantage qu’elle ne l’a déjà fait (alors même que Niort est la 4e place financière de France !). Du coup, nous allons chercher des acteurs privés".

"Je crois beaucoup au maillage territorial, à l’accessibilité de l’ESR, mais jusqu'à quel niveau faut-il descendre, vu la dotation des universités qui n’est plus indexée sur rien ?", s'interroge Pierre Denise, président de l’université de Caen, qui compte environ 30.000 étudiants, dont 2.000 dans ses cinq antennes délocalisées. Il estime quant à lui que "la charge du maillage territorial doit être partagée", sachant qu' "un diplôme équivalent délivré à Caen et à Cherbourg coûte 2.900 euros de plus par an à Cherbourg". D'où la question qui pique : "Cet argent serait-il mieux utilisé ailleurs ?" D’autant que "la valeur ajoutée des antennes peut être positive (taux de réussite, développement de l’apprentissage…), mais elle peut aussi être négative, avec l’incitation à une faible mobilité pour les étudiants locaux", observe-t-il

Une conception "fin XXe" de la science

Des voix se font entendre contre cette métropolisation de l’ESR, jugée excessive et nocive, y compris au sein du milieu académique. "Il faut aller contre les stéréotypes basés sur une conception conventionnelle et très 'fin XXe' de la science, selon laquelle en concentrant les moyens et les acteurs dans les métropoles pour atteindre une taille critique, on fera de la meilleure recherche", estime ainsi Jean-Luc Delpeuch, président de la Comue Hesam (Hautes Ecoles Sorbonne Arts et Métiers), mais qui est aussi maire de Cluny (Saône-et-Loire) qu'il qualifie de "plus petite ville universitaire de France avec Corte".  "Ni Cambridge, ni Oxford, ni Princeton ne sont situées dans des métropoles", fait-il remarquer au passage.
Selon lui, avec la concentration ,"on passe à côté d’autres formes de création de connaissance", ajoute-t-il, "la crise actuelle montre qu’il faut faire d’autres choses. Les besoins en ESR ne sont pas tous satisfaits par les laboratoires des universités de Shanghai". 

"On ne peut pas avoir une région dynamique avec une métropole qui phagocyterait tout", estime de son côté François Bonneau, président du conseil départemental de Charente qui dit partager cette vision avec le président de région Alain Rousset. Les deux élus veulent étoffer le pôle d’enseignement supérieur de la Charente, en proposant "une offre complète du BTS au master", et en mettant en avant ce que n’a plus la métropole bordelaise, à savoir un coût du logement et de l’immobilier attractif et des déplacements fluides. 
Mais faire venir des "écoles de référence" ne veut pas dire sans céder à l’élitisme : "Dans un pays où l’ascenseur social fonctionne mal, l’approche pédagogique de l'école 42 de Xavier Niel, accessible sans prérequis, fait sens et répond bien aux besoins de notre territoire rural où les élèves manquent parfois d’ambition", estime François Bonneau, soucieux, également, d’attirer ainsi des jeunes "dans un département vieillissant".

Attirer des étudiants : une nécessité avant tout économique

En Charente, la ville d’Angoulême (42.000 habitants, 180.000 dans l’aire urbaine) est ainsi décidée à devenir "the place to be en France si l’on veut travailler dans le monde de l’image". Menée avec constance depuis plusieurs années, cette stratégie a abouti récemment à l'arrivée dans le pôle Magelis l’École 42, mais aussi Audencia, et bientôt l’École de design de Nantes. L’ambition est d’atteindre "une taille critique" pour favoriser la visibilité internationale du pôle image. Les étudiants y sont en effet considérés comme des "ambassadeurs" du territoire d’Angoulême, qui peuvent le faire connaître "auprès du grand public, et pas des seuls professionnels de l’image", explique Frédéric Cros, directeur de Magelis. 

A Niort, l'offre d'ESR répond avant tout aux besoins des entreprises locales. "L’enseignement supérieur est notre toute première priorité économique", dit d'ailleurs Jérôme Baloge, président de la Communauté d’agglomération de Niort. "Le secteur assurantiel connaît des évolutions importantes autour du traitement de la donnée. Si les emplois nouveaux qui y sont associés ne sont pas créés à Niort, on va perdre la richesse de ce territoire", explique l’élu. Les SS2I ont également "de gros besoins de diplômés", notamment autour du big data et de l’intelligence artificielle. Pour cela, Niort mise sur les écoles privées, considérées "plus agiles" que l’université

Saint-Brieuc vise les 10.000 étudiants à 2025

À Saint-Brieuc aussi, ville qui mène depuis 30 ans une politique volontariste en faveur de l’enseignement supérieur, la stratégie est à visée économique, mais elle s’appuie davantage sur l’offre universitaire. L’agglomération compte 6.000 étudiants – dont 2.200 dans des formations universitaires – et s’est fixé un objectif de 10.000 étudiants en 2025. Béatrice Herrou est chargée de mission "enseignement supérieur, recherche & innovation" à Saint-Brieuc Armor Agglomération. Elle explique que la formation est l’un des "trois piliers de son développement économique", avec les entreprises et la recherche & innovation. 

Cannes, où la population étudiante est plus modeste (environ 500 aujourd’hui, pour 75.000 habitants), le maire David Lisnard (LR), élu en 2014, souhaite "garder les jeunes à Cannes en leur permettant de se former" et "développer de nouveaux types d’emplois, à haute valeur ajoutée, en lien avec l’économie créative", incarnée par l’emblématique festival. Début 2020, les formations délivrées par l’Université Côte d'Azur à Cannes déménageront dans de nouveaux bâtiments financés par la ville, sur le technopôle de la "Bastide Rouge" qui accueillera également une résidence étudiante, une cafétéria, une pépinière et un hôtel d’entreprises, ainsi qu’un multiplexe, le tout sur 8.000 m2 - dont 5.000 m2 occupés par le campus universitaire. 

Un moyen de ramener des jeunes sur le territoire

"La formation peut être un moyen de ramener des jeunes sur le territoire" et d’en "faire venir d’ailleurs", déclare sans ambages Denis Thuriot, président de l’agglomération de Nevers, qui fait du développement de l’enseignement supérieur "une des deux priorités" de son mandat". À force de lobbying et de prospection menés auprès du rectorat, de la région et des acteurs du privé, l'agglomération est passée de 2.200 étudiants en 2017 à 2.500 en 2019, et vise les 3.000. En 2016, une licence d’Espé a été créée, une école d’ergothérapie privée est arrivée en 2017, et le lycée professionnel local a ouvert une licence professionnelle tertiaire. D’autres projets sont dans les tuyaux, dont une école de kinésithérapie, une 3e année de droit à Nevers, un IUT (ce qui en ferait le premier du département)… 

Dans les Ardennes, un nouveau campus universitaire ouvrira à la rentrée à Charleville-Mézières, sur le site dit "Moulin Leblanc". Déjà doté de quelques implantations d’ESR (Critt, Espé, etc.), trois bâtiments supplémentaires sont sortis de terre en deux ans : une maison des étudiants, une extension de l’IUT et le pôle formation de la CCI des Ardennes, avec un grand espace verdoyant. Le nouveau campus représente un "investissement significatif" de 19,65 millions d'euros, dont 9 millions d'euros versés à parts égales par l’agglomération, le conseil départemental et la région Grand Est, et 2,5 millions d'euros par la CCI. Le maire (LR) Boris Ravignon entend s'inspirer du "bel exemple de Troyes, passé de 2.000 à 10.000 étudiants en 25 ans". L'élu entend également "jouer la formation à distance" et étudie un second campus sur le site des rotondes ferroviaires de Mohon.

A Saint-Nazaire, "l’enseignement supérieur, c’est du projet urbain"

Pour revitaliser son centre-ville, la communauté d’agglomération de la région nazairienne et de l’estuaire ("la Carene"), qui compte 3.300 étudiants pour 127.000 habitants, a élaboré un schéma de l’ESRI 2018-2023. Il prévoit la relocalisation en 2021 du Cesi en centre-ville, dans un lieu situé sous un centre commercial, et qui accueillera aussi un espace de co-working, un espace événementiel et un fablab. Ce projet de "campus numérique", d’un montant total de 13 millions d'euros, co-porté par la CCI avec le soutien de la région et du département, est inscrit dans le projet Cœur de ville.
Le schéma de l'ESRI de la Carene prévoit également la relocalisation de plusieurs formations universitaires (Polytech, licences, IUT, laboratoire de recherche) sur le site d’Heinlex, plus proche du centre-ville. "Cela donnera plus de visibilité au campus universitaire", se réjouit Vivien Duthoit, directeur général adjoint en charge du développement économique et de l’attractivité à la Carene. Le projet, d’un montant global de 14,5 millions d'euros, est inscrit au contrat de plan Etat région. Le plan de financement a été revu dans le cadre du contrat d’avenir, avec des crédits exceptionnels de la région Pays de la Loire, un abondement de la Carene et de l’État, et un financement de l’université de Nantes. "L’enseignement supérieur, c’est du projet urbain. C’est devenu un vrai axe de développement pour la ville de Saint-Nazaire et sa région", affirme Vivien Duthoit. Il en est convaincu : "les villes moyennes doivent s’appuyer sur l’ESR pour se développer sur le long terme".

Comme Saint-Nazaire, Saint-Brieuc, Cahors, Limoges, Roanne ou encore Fécamp ont déjà inscrit à leur dossier "Action cœur de ville" un ou plusieurs projets concernant de près ou de loin l’enseignement supérieur ou la vie étudiante. D’autres devraient suivre. Il y a beaucoup de financement à la clé (5 milliards d'euros), et le programme procède d'une vision globale de développement (économique, emploi, démographie, habitat, mobilité, nature en ville, culture…) susceptible de donner un nouvel élan à ces politiques d'attractivité.
 

Quand la métropolisation de l'ESR rejoint le débat sur les fractures territoriales

Dans une tribune intitulée "L’université de demain devra autant peupler les ronds-points que les cœurs de métropoles", publiée en avril dernier dans Le Monde, Philippe Jamet, directeur général de l’IMT (Institut Mines-Télécom), établissement national implanté dans des villes comme Alès ou Albi, écrivait : "Il serait paradoxal, au regard des attentes exprimées par la société, que notre pays parie excessivement sur le modèle dominant de l’université d’excellence et des clusters d’élite". "Il faut également miser sur le rôle que joueront des organisations universitaires plus déconcentrées et flexibles. L’avenir est à l’inclusion des intelligences diverses présentes partout dans la société et les territoires, parfois à l’écart des chemins estampillés par l’académie. L’université de demain devra diffuser plutôt que concentrer. Elle devra partager, plutôt que confisquer. Le défi, pour elle, sera de savoir réconcilier Shanghai et les 'gilets jaunes'".

Dix-huit mois avant "la prise des ronds-points", dans une réflexion publiée sur son blog en juin 2017, Isabelle Barth, directrice de l’Inseec school of business and economics, s’interrogeait sur "l’abandon coupable" dont serait responsable l’enseignement supérieur français. "Les stratégies d’accompagnement du mouvement de métropolisation de l’enseignement supérieur sont actées, même si elles ne sont pas clairement exprimées. La fermeture d’une antenne universitaire se fait à bas bruit, et ne provoque pas les mêmes protestations qu’une maternité ou un hôpital. Mais il nous faut réfléchir aux effets induits et diffus que cette disparition produit d’un point de vue sociologique et politique, au niveau local d’abord, puis, par phénomène d’agrégation et de résonance, sur l’ensemble du territoire national. Les universités comme les business schools cherchent actuellement, avec les calculs de leur 'facteur d’impact', à prouver leur rôle d’acteur sociétal et de pourvoyeur de développement économique sur leur territoire. Elles devraient aussi calculer leur impact de dégradation de la richesse intellectuelle et politique quand elles se retirent." 

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