Inclusion numérique : les collectivités demandent à l'État de ne pas décrocher

Dans un courrier adressé au Premier ministre fin août 2026, la Belle Alliance, qui réunit plusieurs associations nationales d'élus et acteurs de la médiation numérique, alerte sur les conséquences du recul budgétaire de l'État en matière d'inclusion numérique. Alors que les crédits dédiés à cette politique auraient été divisés par trois en 2026, les signataires redoutent l'arrêt programmé des conseillers numériques et l'abandon des objectifs fixés par la feuille de route France Numérique Ensemble. 

"Plus d'une personne sur deux ne parvient toujours pas à réaliser seule ses démarches administratives en ligne", d'après une récente enquête de la Défenseure des droits (voir notre article du 9 avril 2026). Le constat est rappelé par la Belle Alliance dans une lettre adressée au Premier ministre le 19 août 2026, en soulignant le paradoxe d'un retrait de l'État du financement des politiques d'inclusion numérique à l'heure où la transformation numérique s'accélère. 

Front commun 

La mobilisation est inhabituelle par son ampleur. Dans ce courrier d'août au Premier ministre, la Belle Alliance, qui rassemble Départements de France, France urbaine, Intercommunalités de France, l'Association des petites villes de France (APVF), l'Avicca, Les Interconnectés, Emmaüs Connect ainsi que la Fédération des centres sociaux et socioculturels de France, appelle l'exécutif à revoir sa trajectoire budgétaire en matière d'inclusion numérique.

Constituée en 2023 pour porter une vision commune des politiques numériques territoriales, la Belle Alliance défend une approche articulant aménagement numérique, médiation, accès aux droits et accompagnement des usages. Dans son courrier, elle juge que la réduction des crédits inscrits dans la loi de finances pour 2026 marque un tournant susceptible de remettre en cause plusieurs années de structuration de la politique publique.

Pour les signataires, l'inclusion numérique constitue désormais un moyen d'accès aux services publics ainsi qu'un outil de cohésion sociale et de compétitivité économique. L'argumentaire des signataires reprend d'ailleurs plusieurs constats déjà largement documentés : difficultés persistantes face aux démarches dématérialisées, risque de non-recours aux droits, fracture d'équipement mais aussi manque de compétences numériques.

Enjeux de cybersécurité et de citoyenneté numérique

Qui plus est, le sujet prend une dimension nouvelle avec la généralisation de l'intelligence artificielle, l'augmentation des cybermenaces et la multiplication des tentatives de désinformation, selon la Belle Alliance. Une étude Ipsos BVA, publiée en exclusivité par nos confrères de L'Usine Digitale, montre ainsi que les Français sont de plus en plus conscients des risques cyber liés à leur vie numérique quotidienne. Ils se disent davantage préoccupés par la protection de leurs données personnelles mais aussi par les arnaques en ligne et les usurpations d'identité. Dans ce contexte, les acteurs de terrain font valoir que l'accompagnement des usages numériques ne peut être dissocié des enjeux de cybersécurité et de citoyenneté numérique.

La Belle Alliance rappelle également que la montée en compétences de la population représente un investissement économique. France Stratégie - dont une étude est citée par les signataires - a ainsi estimé qu'une amélioration significative de l'autonomie numérique des Français pourrait générer des bénéfices macroéconomiques importants, notamment en termes d'emploi, de productivité et de croissance.

Les objectifs de France Numérique Ensemble menacés

Au-delà du constat, c'est l'avenir même de la stratégie France Numérique Ensemble qui inquiète les collectivités et associations (voir notre article du 29 septembre 2023). Issue du Conseil national de la refondation, cette feuille de route fixe plusieurs objectifs à horizon 2027 dont on peut en rappeler quelques-uns : 
- accompagner 8 millions de personnes éloignées du numérique ;
- former 20.000 aidants numériques ;
- atteindre 25.000 lieux de médiation ; 
- favoriser l'accès à 2 millions d'ordinateurs reconditionnés pour les ménages modestes.

Quid des conseillers numériques France Services ? 

Selon les signataires, la réduction des financements compromet directement cette trajectoire. Le courrier pointe en particulier le devenir du programme des conseillers numériques France Services, considéré comme " le dispositif phare" d'accompagnement national des usagers depuis son lancement en 2021 (voir notre article du 19 septembre 2025). La Belle Alliance souligne que ces professionnels ont permis d'accompagner environ quatre millions de personnes en cinq ans tout en contribuant à la coordination des politiques locales d'inclusion numérique.

Or, alors que près de 4.000 postes étaient cofinancés fin 2024, leur nombre tomberait à 1.400 à la fin de l'année 2026. À partir de 2027, aucun cofinancement national ne serait plus prévu. Les organisations signataires dénoncent ainsi le "risque de disparition d'une filière professionnelle" structurée, formée et certifiée, construite progressivement grâce à un partenariat entre État, collectivités et tissu associatif.

Pour les collectivités, le problème est également budgétaire. En réduisant sa participation, l'État transférerait la charge du financement vers des acteurs locaux déjà confrontés à leurs propres contraintes financières. Les signataires demandent donc la mise en place "d'un cadre national pérenne distingué du financement des maisons France Services".

Ils plaident pour le maintien des 4.000 postes de médiateurs numériques et coordinateurs aujourd'hui déployés dans les territoires, avec une prise en charge par l'État estimée à 70% du coût du dispositif, soit environ 115 millions d'euros par an. Une dépense que les acteurs jugent modeste au regard des bénéfices attendus en matière d'accès aux droits, de transformation numérique et de résilience face aux risques cyber.

En conclusion, la Belle Alliance appelle à l'ouverture rapide d'une concertation entre l'État, les associations d'élus et les acteurs de la médiation numérique afin de définir un modèle de financement durable. Car derrière le débat budgétaire, c'est une question plus large qui est posée : celle de la capacité de la France à garantir un accès réel de l'ensemble de la population aux services publics dans une société où les démarches du quotidien reposent de plus en plus sur les usages numériques. Sans cet accompagnement et "sans garantie de pouvoir bénéficier de démarches administratives réellement omnicanales", préviennent les signataires, "le risque est de voir s'accroître les inégalités d'accès aux droits et les vulnérabilités face aux nouveaux risques numériques".

 

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