Inclusion numérique : l'IA creuse les inégalités pendant que les financements s'effondrent

La Commission supérieure du numérique et des postes a organisé le 21 mai 2026 un colloque sur l'avenir de la médiation numérique à l'heure de l'IA. Entre désengagement de l'État et besoins nouveaux, les acteurs de l'inclusion cherchent de nouvelles pistes de financement. Et l'IA se révèle moins un point d'appui qu'un nouveau motif pour accélérer sur l'inclusion.

Les chiffres de Thomas Macaluso, responsable des études du programme Société numérique à l'ANCT, donnent le ton : 4.000 conseillers numériques fin 2024, 2.800 en 2025, 1.400 attendus en 2026. Pour 2027, c'est l'inconnu avec une probable quasi disparition du cofinancement de l' État. Le dispositif se trouve coupé dans son élan au moment précis où il commençait à produire ses effets : 97% des quelque 6 millions de bénéficiaires expriment en effet une satisfaction. Pour la Mednum, la potion est amère. Dorie Bruyas, sa présidente, souligne l'absurdité pour les conseillers numériques (désormais Conum, anciennement CNFS) sommés de porter des T-shirts promouvant un dispositif en voie de disparition.

Et pour la prochaine loi de finances, elle craint le pire. Le budget de l'inclusion numérique est noyé dans la ligne France Très Haut Débit, résultat : "Les députés pensent qu'ils votent pour la fibre." Sans ligne propre, sans visibilité politique, les collectivités "bricolent". Dans le meilleur des cas, elles réinternalisent, quitte à chercher de nouveaux financements, même si Sacha Desmaris, responsable du pôle conseiller numérique à la Banque des Territoires, ne peut que constater l'échec des fonds locaux. Mais surtout, c'est la diffusion géographique du dispositif qui est remise en cause.

L'IA ne réduit pas les besoins, elle les déplace

Certains pensent que l'IA rend obsolète le sujet de l'inclusion – le discours a été entendu par plusieurs intervenants. Or il n'en est rien. L'étude du Crédoc montre qu'un Français sur trois estime que le numérique ne facilite pas sa vie quotidienne.  60% des peu diplômés partagent ce sentiment, contre 26% des diplômés du supérieur. Certes, l'IA générative apporte des facilités – rédiger un mail ou un courrier, obtenir une information… – mais l'IA génère de nouvelles difficultés. Thomas Macaluso souligne que "le prompt augmente la place de l'écrit dans un usage numérique déjà complexe, et mobilise des compétences culturelles que les publics éloignés ne maîtrisent pas". En outre, maitriser l'IA, c'est aussi apprendre à connaitre ses biais et hallucinations.

Joséphine Corcoral, directrice adjointe du CIANum, souligne aussi que les personnes précaires sont les plus ciblées par des contenus frauduleux produits par l'IA et les moins armées pour les détecter. "L'IA ne remplacera pas les médiateurs numériques", tranche Thomas Macaluso. L'appropriation des outils implique une composante psychosociale – être rassuré est le deuxième motif de recours aux conseillers – que l'IA ne peut lever.

Coordonner ce qui existe déjà

Face à l'effondrement des financements, un premier levier est évoqué : mieux coordonner les acteurs qui font de la médiation numérique, hors dispositif CNFS. Bibliothécaires, animateurs socioculturels, travailleurs sociaux… Beaucoup "font de la médiation sans le savoir". Un rapprochement organisationnel, sans fusion des métiers, avec le réseau France Services, dont le portage politique est plus solide, constituerait un premier stabilisateur. Un signe encourageant, cependant : on constate des délégations municipales intégrant l'inclusion numérique.

Sortir de l'ornière financière

Mais le sujet du moment, au cœur de la mission de la CSNP, est le financement. Le besoin a été chiffré de 100 à 120 millions d'euros par an par le Conseil national de la refondation en 2023. Mais si on s'en tient à la part État, le besoin ne serait "que" de 40 millions, un montant modeste si on le compare aux milliards mobilisés sur l'IA.

La piste de la taxe est sur la table, avec plusieurs options. La Fédération des centres sociaux, Emmaüs Connect et France Terre d'Asile poussent une taxe "numériseur-payeur", et ont élaboré une proposition de loi : les entreprises économisant grâce à la dématérialisation, et celles bénéficiant de marchés publics de numérisation, abonderaient un fonds national pérenne. Dans le contexte actuel, les participants n'y croient pas trop. "On pourrait mobiliser une fraction de l'éco-contribution sur les équipements numériques dont le produit se compte en milliards", suggère Sacha Desmaris. Elle évoque aussi l'article L6321-1 du Code du travail, qui oblige l'employeur à maintenir les compétences de ses salariés. Il s'agirait d'en faire "une obligation effective" pour les secteurs publics et privés. Il a aussi été évoqué une meilleure mobilisation des fonds européens de la programmation 2028-2034. "Sous réserve de mutualiser l'ingénierie nationale plutôt que de laisser chaque territoire monter seul ses dossiers", tempère Valérie Nouvel, vice-présidente du conseil départemental de la Manche. Celle-ci a aussi défendu l'idée d'agir en amont, en travaillant notamment sur l'ergonomie des sites administratifs, pour limiter les besoins d'inclusion. Et tous ont conclu à la nécessité d'évaluer le coût de l'inaction pour préparer les arbitrages budgétaires.

Prochaine étape : la remise de l'avis de la CSNP à la ministre déléguée au numérique, Anne Le Hénanff.

 

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