La réindustrialisation verte, un "outil puissant d'aménagement du territoire", d'après la Fondation Jean-Jaurès
Le chantier de la décarbonation mobilise déjà près de 170.000 emplois et pourrait en représenter le double d'ici à 2032. C'est l'estimation d'un rapport intitulé "Electro-puissance : le choix français de la réindustrialisation et de la protection" publié par la Fondation Jean-Jaurès. Les "bastions de l'industrie verte" offrent des opportunités nouvelles à des territoires souvent touchés par un fort taux de chômage, agissant comme un "outil puissant d'aménagement du territoire" et de revitalisation.
© Fondation Jean-Jaurès
"Au cours du prochain quinquennat, le nombre d'emplois industriels liés au chantier de l'électrification pourrait doubler et atteindre 354.778 salariés." C'est le potentiel de la "réindustrialisation verte" mis en avant dans un rapport intitulé "Electro-puissance : le choix français de la réindustrialisation et de la protection", publié par la Fondation Jean-Jaurès le 9 septembre 2026. Encore faudra-t-il transformer les atouts énergétiques de la France en opportunités industrielles. Car malgré une électricité déjà fortement décarbonée, la France reste dépendante aux importations de gaz et de pétrole. "L'énergie est le talon d'Achille géopolitique et social de la France, pointe le document. Chaque choc géopolitique se traduit par une hausse immédiate des factures énergétiques pour les 13 millions de ménages dépendants du gaz ou du fioul pour se chauffer et les 39 millions d'automobilistes qui roulent au diesel ou à l'essence." C'est aussi un transfert de richesse hors du territoire national. En 2025, en moyenne, chaque ménage français a signé l'équivalent d'un "chèque" de 450 euros aux États-Unis et à la Russie pour se chauffer et se déplacer. Et si la France dispose d'une électricité abondante et décarbonée (à 95%), grâce en particulier au nucléaire, cette énergie n'alimente qu'un quart de l'économie. "Avec le soutien de politiques publiques adaptées, ce sont 8 millions de logements et 7 millions de véhicules qui pourraient être électrifiés, permettant aux Français concernés de s'affranchir de leur dépendance au gaz et au pétrole en l'espace d'un quinquennat", estiment les auteurs Neil Makarof, Tristan Beucler et Marin Gillot, travaillant pour le cercle de réflexion Strategic Perspectives.
Un "outil puissant d'aménagement du territoire"
Selon eux, près de 160 sites et 168.272 emplois industriels sont déjà liés à la production et la maintenance des technologies de la décarbonation, dans lesquelles ils intègrent les usines d'équipement électrique, de batteries, d'éoliennes ou encore de pompes à chaleur. C'est "de loin le premier levier de réindustrialisation du pays", signalent-ils : "En effet, pour la seconde année consécutive, la transition écologique a permis d'ouvrir plus d'usines sur le territoire français que le secteur de la défense, de l'agroalimentaire ou de l'IA." Un pan majeur de l'économie française en croissance, qui pourrait mettre fin à la désindustrialisation et offrir au pays une opportunité pour financer son modèle social. À l'horizon 2030, la France "pourrait être le second plus grand producteur de batteries en Europe, le troisième exportateur de pompes à chaleur et avoir la seconde plus grande capacité industrielle pour l'éolien en mer".
Et cette dynamique ne bénéficie pas principalement aux métropoles. Les usines liées à la décarbonation sont principalement implantées dans de petites et moyennes villes dans le nord et l'est de la France. Émergent ainsi des "bastions de l'industrie verte" offrant "des opportunités d'emplois à des territoires souvent touchés par un fort taux de chômage". Parmi ces bastions : les régions Auvergne-Rhône-Alpes et Île-de-France, qui conservent un rôle pivot quant à l'innovation et au lancement de projets pilotes, les Hauts-de-France, les Pays de la Loire, le sud de la Bretagne et le Grand Est, en particulier la Moselle. D'autres pourraient émerger autour du bassin méditerranéen. La réindustrialisation verte démontre qu'elle peut être un "outil puissant d’aménagement du territoire et de revitalisation de régions trop longtemps abandonnées".
12.000 emplois supplémentaires pour la filière batterie d'ici à 2030
Exemple avec la "vallée de la batterie", un des secteurs les plus emblématiques, développée dans les Hauts-de-France. Plus de 4.400 emplois ont été créés dans la filière localement depuis 2022 et plus de 12.000 supplémentaires devraient l'être d'ici à 2030. Troisième producteur de batteries en Europe, la France serait en bonne position pour devenir deuxième en 2030. La filière s'est d'abord développée au travers de projets pilotes à Nersac en Gironde ou à Grenoble en Rhône-Alpes puis poursuivie avec l'ouverture de gigafactories, des sites de production à grande échelle, dans les Hauts-de-France. "Ces usines de batteries ont un effet de tête de pont non négligeable pour le reste de la filière, indique aussi les auteurs. Ainsi ont-elles permis d'amorcer des projets de mines de lithium en Alsace et dans l'Allier, de raffinage de matériaux critiques en Gironde ou encore de production de cathodes dans les Hauts-de-France."
Les pompes à chaleur et l'éolien
Autre filière porteuse : les pompes à chaleur, dont la filière forme un maillage unique de PME pour un total de 14.000 emplois industriels, et 4.000 de plus d'ici à 2030 si le plan d'électrification est mis en œuvre. Les usines sont disséminées partout dans le territoire, de Feuquières-en-Vimeu dans la Somme à Faulquemont en Moselle, en passant par Saint-Thégonnec-Loc-Eguiner en Bretagne.
L'éolien s'impose aussi comme un de ces bastions sur la façade maritime, au Havre, à Cherbourg et Saint-Nazaire, et prochainement sur le littoral méditerranéen (Fos-sur-Mer, Port-la-Nouvelle). Si la filière fait face à des incertitudes et des freins d'ordre politique (retards de planification et attaques régulières), elle pourrait créer plus de 7.100 emplois d'ici à 2032. "En 2024, les énergies renouvelables ont généré plus de 2,17 milliards d'euros de retombées fiscales locales", souligne aussi le rapport. Des recettes qui bénéficient directement aux communes et aux intercommunalités. "Pour de nombreuses communes rurales, l'éolien et le solaire deviennent non seulement des outils de transition énergétique, mais aussi des leviers de développement économique et d'aménagement du territoire", en conclut le rapport.
Amortir le choc de la désindustrialisation dans des secteurs traditionnels
D'autres secteurs d'avenir pourraient émerger sur le territoire, comme la filière du solaire photovoltaïque, l'économie circulaire, ou encore la filière des carburants de synthèse pour l'aviation.
Ces industries vertes présentent donc des potentiels non négligeables pour les territoires français, en termes de créations de nouvelles usines et d'emplois. Elles permettent aussi d'amortir le choc de la désindustrialisation dans des secteurs traditionnels comme l'automobile, grâce notamment au tournant de la voiture électrique. Les lignes de production de la R5 électrique ont ainsi permis d'éviter la fermeture du site de Renault à Douai dans les Hauts-de-France. Et cette réorientation de l'industrie automobile a un effet domino sur l'ensemble de la chaîne de valeur, les équipementiers comme Valéo réinvestissent dans la filière. Des constructeurs chinois envisagent d'investir en France. L’électrification des bus et autocars offre aussi de belles perspectives. Déjà 6.000 emplois concernés et environ 4.900 qui pourrait être créés d'ici à 2030. À condition de faire le choix de "l'électro-puissance".