La ville à hauteur d'enfants, un enjeu politique à l'approche des municipales

Lors d'une table ronde organisée par Sarah El Haïry, haut-commissaire à l'enfance, plusieurs acteurs, dont Unicef France, ont défendu la nécessité de prendre réellement en compte les besoins des enfants - un peu plus de 14 millions en France - dans l'aménagement des villes et des espaces publics, sachant que 80% des familles qui ont des enfants vivent en milieu urbain. 

"La manière dont une société organise ses espaces dit beaucoup de la place qu'elle accorde aux plus vulnérables dont les enfants", a déclaré la ministre de la Santé et des Familles, Stéphanie Rist, mardi 3 février 2026, lors de la rencontre organisée au haut-commissariat à l'enfance. En ouvrant la matinée de la 6e édition consacrée à "L'enfant dans la ville", Stéphanie Rist, a posé les termes du débat : au-delà de l'urbanisme, c'est bien la place accordée aux enfants dans l'espace public et dans l'action publique qui est en jeu. "C'est un choix de société", a-t-elle déclaré, non sans faire écho aux récentes polémiques suscitées par le lancement de la nouvelle classe affaires Optimum de la SNCF, une offre qui exclut les enfants de moins de 12 ans (notre article du 3 février et celui du 28 janvier 2026)

Triple enjeu : autonomie, santé publique, environnement 

Pour la ministre, l'enjeu de l'enfant dans la ville est triple : autonomie et citoyenneté, santé publique et environnement. "Une ville à hauteur d'enfants ne se résume pas à adapter la hauteur des bancs ou des trottoirs. C'est une ville qui a confiance, qui autorise l'exploration et surtout qui écoute les enfants".  Cette approche suppose de reconnaître les enfants* comme des usagers à part entière de l'espace public, mais aussi comme des acteurs de la transition écologique. "La pollution de l'air, le bruit, le bétonnage excessif, les canicules affectent d'abord les enfants, leur développement et leur santé physique et mentale", a-t-elle rappelé.

Des enfants d'intérieur 

"A la fin des années 1980, un enfant sur deux se rendait seul à l'école, aujourd'hui c'est 9% seulement des élèves de CM2", a souligné Béatrice Lefrancois, secrétaire générale de l'Unicef France, déplorant "un recul dans l'autonomie de ces enfants" devenus des "enfants d'intérieur". En cause notamment, le sentiment d'insécurité ressenti par les jeunes - un sur cinq dit ne pas se sentir en sécurité dans son quartier, selon la dernière consultation nationale de l'Unicef - et leurs parents - les trois quarts d'entre eux considèrent la marche plus dangereuse qu'à leur époque, 90% s'inquiétant de la sécurité routière. Ajoutons à cela que plus d'1/4 des enfants estime manquer de nature, 1/4 peine à créer du lien en dehors de l'école ou du domicile. Sont là réunis tous les ingrédients d'un cocktail explosif pour le bien-être de la jeunesse. 

Des fonctionnements en silo 

Ministre de l'Aménagement du territoire et de la Décentralisation, Françoise Gatel, a quant à elle reconnu qu'il n'était pas évident de "lier l'enfance à l'aménagement du territoire et à la décentralisation", et pourtant…"Comment n'a-t-on pas vu, comment n'a-t-on pas senti ou détecté la fragilité d'un enfant, alors qu'autour de lui il y a tant de gens. Il y a l'école, il y a les amis, il y a les familles, il y a parfois le centre périscolaire, il y a la cantine..."  "Chacun dans son silo, chacun tenu par le secret professionnel", regrette la ministre, estimant qu'il faut repenser l'organisation collective autour de l'enfant. Soulignant la qualité de la médecine scolaire française, elle a rappelé avoir déposé en tant que sénatrice une proposition de loi pour permettre une expérimentation de prise de compétences médecine scolaire par les départements (notre article du 15 février 2024).

Plus de 300 "Villes amies des enfants" 

L'Unicef s'est intéressée au concept de "la ville à hauteur d'enfants" en partant du principe que la ville était le premier espace citoyen d'apprentissage et de protection pour l'enfant (lire notre encadré ci-dessous). Depuis 2002, le programme "Ville amie des enfants" accompagne les collectivités dans cette démarche : la France compte aujourd'hui 300 villes engagées, contre une douzaine au lancement du dispositif. L'Unicef en dénombre 3.000 dans le monde.

Mais la responsable de l'Unicef met en garde contre les démarches "cosmétiques". "La participation des enfants n'est pas innée. Elle suppose de la formation des élus et des agents des collectivités, des indicateurs et une vraie gouvernance ", explique-t-elle, plaidant pour une participation inclusive. "Dans notre programme pour 2026-2032, nous avons aussi la volonté d'aller chercher les enfants les plus vulnérables : ceux qui ont le plus besoin de nos actions mais qui ne feront pas la démarche". La mise en place de l'évaluation des villes amies est aussi un axe fort du prochain programme des villes amies des enfants. 

Les rues aux écoles 

La question environnementale a été abordée par Tony Renucci, directeur général de l'association Respire. "Les enfants sont à hauteur des pots d'échappement", rappelle-t-il, soulignant leur vulnérabilité particulière à la pollution de l'air. Respire a notamment cartographié dès 2019 l'exposition des écoles aux polluants, rendant visible une pollution souvent invisible.

Parmi les solutions mises en avant par l'association : le dispositif  "les rues aux écoles" (notre article du 30 janvier 2025). Selon l'association, sa mise en place permet une baisse pouvant aller jusqu'à 30% des concentrations de dioxyde d'azote aux abords des établissements scolaires. "Les solutions existent, maintenant il faut amplifier", insiste Tony Renucci.

"Les freins sont souvent du côté des adultes, dans une société du zéro risque"

Architecte-médiatrice chez Récréations urbaines, Clémentine Delval a illustré la manière dont ces principes peuvent se traduire concrètement. Travaillant principalement dans les quartiers prioritaires, elle défend une approche fondée sur l'écoute des enfants. "On ne fait pas à leur place, on construit avec eux", explique-t-elle, décrivant des démarches de diagnostic, de vote collectif et de restitution aux décideurs. Réaménagement de cours d'école, transformation d'espaces publics ou création de parcs : ces projets interrogent aussi les pratiques adultes. "Les freins sont souvent du côté des adultes, dans une société du zéro risque", observe-t-elle, plaidant pour redonner une place au jeu libre, à la prise de risque et à l'autonomie.

"Il n'y a rien de révolutionnaire, il n'y a rien d'utopique, il n'y a rien d'insurmontable"

À l'approche des municipales, la question s'impose comme un enjeu politique. Associations et institutions appellent les candidats à s'en saisir sans en faire un simple outil de communication. Pour Sarah El Haïry, qui a conclu les échanges, et qui a fait de la lutte contre les espaces "sans enfant" son cheval de bataille : "Il n'y a rien de révolutionnaire, il n'y a rien d'utopique, il n'y a rien d'insurmontable", a-t-elle assuré, défendant une vision de la ville à hauteur d'enfants, plus inclusive, "kids-friendly" qui serait bénéfique "pour tout le monde", y compris pour les personnes âgées ou en situation de handicap, et qui constituerait une "alternative" aux écrans. 

* Sont considérés comme enfants les 0-18 ans

› Municipales 2026 : l'Unicef France interpelle les candidats

Convaincue que "les maires ont un rôle déterminant" pour changer la donne, l'Unicef a publié lundi 3 février 2026 une série de 10 recommandations à destination des édiles pour fabriquer des "villes à hauteur d'enfants". Importé d'Italie dans les années 1990, ce concept préconise d'organiser la ville autour des besoins des enfants en instaurant notamment des zones piétonnisées autour des écoles - les rues aux écoles -, de repenser les aires de jeux, d'élargir et sécuriser les trottoirs, ajouter des espaces verts... Il est indispensable "d'aménager des espaces extérieurs aux enfants, de leur ouvrir la ville et la nature", abonde le collectif CEP-Enfance, qui regroupe une centaine d'organisations (FCEP, ATD-Quart monde, Ligue des droits de l'homme...) dans un communiqué publié mardi 3 février, appelant les maires à avoir une "vision globale".

Unicef France propose pour sa part une "boussole" articulée autour de dix priorités pour l'enfance, traduites en actions concrètes à l'échelle communale, autour de quatre axes majeurs : lutte contre la pauvreté infantile, continuité éducative, cadres de vie favorables à la santé et au bien-être, participation des enfants et des jeunes.

Un quiz à destination des candidats vise à interroger la place accordée à l'enfance dans les projets municipaux, sans logique de classement. L'Unicef met également en avant les initiatives portées par les collectivités engagées dans ses réseaux Ville amie des enfants.

 

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