L’agenda rural européen s'efface peu à peu derrière le "pacte rural" de Bruxelles

Au cours d’une conférence organisée par l’Association nationale Nouvelles Ruralités, le secrétaire d’État Joël Giraud semble avoir implicitement renoncé à l’émergence prochaine d’un agenda rural européen, au profit du "pacte rural" promu par la Commission et "d’agendas ruraux nationaux". Pour répondre à la "géographie des mécontentements", l’idée qu’il vaut mieux apprendre à pêcher que réclamer du poisson fait son chemin.

"Pacte rural ou agenda rural européen, peu importe le titre pourvu qu’on ait l’ivresse !", a lancé Joël Giraud en conclusion de débats organisés au Sénat par l’Association nationale Nouvelles Ruralités (ANNR) ce 3 février. La boutade est moins innocente qu’il n’y parait. Il semble en effet que le secrétaire d’État ait renoncé au second – pourtant encore tout récemment réclamé, une nouvelle fois, par le Comité européen des régions (CdR) (v. notre article) – pour retenir le premier, promu par la vision à long terme de la Commission européenne (v. notre article), qui selon lui "ouvre une voie dans laquelle il faut s’engouffrer à tout prix, celle du développement local".

Des "agendas ruraux nationaux", un 2e agenda rural français

Étaye cette thèse le fait que le secrétaire d’État chargé de la ruralité ait déclaré que "la présidence française de l’Union européenne (PFUE) permet de catalyser des ensembles dynamiques vers des agendas ruraux nationaux", et non un agenda européen. Si Joël Giraud a acté "la fin de l’opposition entre États membres" sur la question de la ruralité, estimant que "les problèmes territoriaux se posent désormais au sein de chacun d’entre eux", il semble à tout le moins que ces derniers n’entendent pas traiter la question au même rythme et/ou selon les mêmes modalités.  Autre preuve, le secrétaire d’État a davantage mis en avant les moyens existants – comme le programme Leader, "qui a déjà su montrer son efficacité", ou le nouvel objectif stratégique 5 de la politique de cohésion (une Europe plus proche des citoyens), qu’il juge "insuffisamment mobilisé dans la nouvelle programmation" – que l’agenda rural européen comme réponse "à la géographie des mécontentements" (v. notre article). À cette aune, il y a fort à parier qu’un 2e agenda rural français, que Joël Giraud a appelé par ailleurs de ses vœux, verra le jour avant l’institution de son homologue européen. Non sans paradoxe, puisque "l’idée est européenne", a-t-il rappelé.

Des ruralités, sans lien direct avec la "géographie des mécontentements"

À en juger par les interventions des universitaires lors de ces débats, l’approche différenciée paraît pertinente. "On ne peut pas aborder la ruralité comme un bloc. Il est nécessaire de retrouver le sens de la nuance", insiste Samuel Depraz, qui s’est employé à démontrer que "la représentation de la ruralité même divergeait selon les cultures nationales", s’interrogeant en conséquence sur la possibilité d’une "politique commune" en la matière. Le chercheur s’est en outre évertué à tordre le cou à la notion "d’Europe périphérique" et à "l’amalgame entre rural et vote protestataire" (quand il y a vote). "Il serait dangereux de verser dans le spatialisme. Ce n’est pas le territoire qui fait le mécontentement", insiste-t-il, prônant plutôt "une lecture sociologique". Et de mettre en exergue plusieurs phénomènes à l’œuvre (parfois non sans lien avec un territoire) – comme "des effets de cohérence régionaux plus que ruraux" ou des "exacerbations relationnelles locales" – pour expliquer cette expression protestataire, que l’on retrouve aussi bien dans "des bassins industriels en crise, urbains comme ruraux", "des régions aisées, touristiques et vieillies" comme en Suède ou "dans le rural intermédiaire, zones statistiquement les plus aisées, mais où le poids des dépenses contraintes (logement, voiture) est très élevé".

Impliquer davantage les acteurs ruraux

"Dans de plus en plus d’États membres, les territoires ruraux votent pour des partis eurosceptiques ou anti-européens. Leurs scores dépassent les 50% dans 14 pays. Si le mécontentement est différent dans chaque pays, le phénomène s’exacerbe", n’en constate pas moins le président du Comité des régions, Apostolos Tzitzikostas. Et de rappeler que face à la crise du covid, "les communautés rurales ont payé cher leurs faiblesses" à l’égard des nouvelles technologies (v. notre article). Aussi, pour prévenir l’élargissement de la fracture, le président du CdR insiste sur la nécessité "d’impliquer davantage des acteurs ruraux", qui se sentent par ailleurs "délaissés". Las, il craint que l’on n’en prenne guère le chemin, pointant notamment "le risque d’une recentralisation des fonds de la politique agricole commune" ou "les difficultés de tenir des débats sur l’avenir de l’Europe via une plateforme numérique alors que les zones rurales sont mal équipées…".

Apprendre à pêcher…

Alors que le Comité des régions plaide pour un renforcement du "rôle des collectivités au sein du processus décisionnel de l’UE" (v. notre article), les différents intervenants insistent sur la nécessité "de donner les moyens aux territoires de se construire eux-mêmes" (Patrice Joly, sénateur de la Nièvre et président de l'ANNR) et d’en finir avec une "logique corrective, faite de compensations, de subventions, où l’on attend le développement de la ville, ce qui conduit à une certaine passivité" (Dimitris Goussios). "On a pendant trop longtemps joué la carte du handicap, qui nous place dans une situation de passivité et de dépendance", concède le sénateur Bernard Delcros, pour lequel "les conditions sont désormais réunies pour inverser cette logique". "Il faut dépasser la seule politique de compensation pour privilégier le développement, ignoré jusqu’ici", fait encore écho Joël Giraud, soulignant qu’il faut "des apports en intelligence, en ingénierie pour que les territoires puissent décider eux-mêmes de leur développement, et non l’inventer à Paris. Il faut à l’avenir voir dans la ruralité non pas un problème, mais une solution". Lors de l’installation d’un "comité départemental aux ruralités" voulu par le préfet de Loir-et-Cher, François Pesneau, pour suivre l’avancement de l’"agenda rural départemental", le ministre chargé des Relations avec le Parlement Marc Fesneau relevait le 19 novembre dernier que "les ruralités ont souvent souffert du fait que les élus locaux eux-mêmes relayaient le sentiment qu’il n’y aurait plus d’espoir dans ces territoires". En partie grâce à la crise, "qui a révélé l’attractivité et les potentialités des ruralités", jugeait le ministre, ce temps-là semble désormais révolu. À quelque chose, malheur est bon.

 

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