Le Sénat mise sur les filières d'avenir pour relancer les économies ultramarines
Face à l'essoufflement des filières historiques, le Sénat appelle à un changement de modèle économique pour les territoires ultramarins. Dans un rapport d'information présenté le 7 juillet 2026, la délégation sénatoriale aux outre-mer formule 21 recommandations destinées à bâtir une véritable politique industrielle capable de soutenir les filières d'avenir et d'assurer un développement durable des économies ultramarines.
© Capture vidéo Sénat/ Annick Girardin, Marie-Laure Phinera-Horth, Vivette Lopez et Micheline Jacques
Le constat est sans appel. Les économies ultramarines traversent une crise profonde qui fragilise leur développement. Les secteurs traditionnels - pêche, banane, canne à sucre, nickel ou encore ylang-ylang - ne suffisent plus à soutenir la croissance. Sans inflexion majeure, celle-ci sera "molle, déséquilibrée et insuffisante" à l'horizon 2050, avertit l'Agence française de développement (AFD).
Pour autant, les rapporteures (Annick Girardin, Vivette Lopez, Marie-Laure Phinera-Horth) refusent tout fatalisme. Les outre-mer disposent, selon elles, d'un potentiel économique considérable. "Ils sont un océan d'opportunités", résume Micheline Jacques, présidente de la délégation sénatoriale et sénatrice de Saint-Barthélemy. Les territoires "regorgent d'initiatives, de jeunes entreprises ou de projets innovants", souligne-t-elle.
Le rapport met en lumière plusieurs secteurs émergents susceptibles de devenir de véritables moteurs de croissance. Parmi eux figurent la climatisation par eau de mer profonde, la filière bambou appliquée à la construction, ou encore la valorisation des holothuries (les "concombres de mer") dans l'industrie cosmétique. Pour les sénateurs, l'enjeu consiste désormais à accompagner ces initiatives afin qu'elles franchissent un cap et deviennent des filières structurées, créatrices d'emplois et de valeur ajoutée pour les territoires.
Construire un "socle souverain"
Pour permettre cet essor, la délégation estime indispensable de poser les bases d'une politique industrielle adaptée aux réalités ultramarines. Celle-ci doit s'appuyer sur un "socle souverain" de mesures économiques, aujourd'hui jugé insuffisamment garanti par l'État.
La priorité est donnée aux infrastructures stratégiques : ports et aéroports performants et sécurisés, amélioration de la connectivité numérique, maîtrise des câbles sous-marins, installation d’infrastructures spatiales de relais, accélération de la numérisation des entreprises et développement de l'intelligence artificielle dans le cadre d'un plan ultramarin de souveraineté numérique.
Une fois ces fondations établies, chaque territoire serait invité à définir sa propre stratégie économique, sur laquelle l'État et ses opérateurs devraient s'aligner. Le rapport propose notamment la création d'un opérateur public dédié au financement des entreprises ultramarines, réunissant les moyens de la Caisse des Dépôts, de l'AFD, de plusieurs agences de l'État ainsi que les financements du plan France 2030.
Les sénateurs estiment également que certaines réglementations nationales et européennes freinent aujourd'hui le développement des nouvelles filières. Le rapport identifie plusieurs dispositifs devant être rapidement adaptés : le principe européen d'équilibre des flottes de pêche, les plafonds des aides d'État pour l'acquisition ou la construction de navires, certains objectifs européens de recyclage des déchets, ainsi que les règles françaises interdisant l'exploration et l'exploitation des hydrocarbures.
"Ces normes traduisent une action publique davantage tournée vers le contrôle des territoires ultramarins que vers leur accompagnement", estime Annick Girardin, rapporteure, sénatrice de Saint-Pierre-et-Miquelon et ancienne ministre des Outre-mer.
Mieux protéger les productions locales et répondre aux besoins de financement
La délégation identifie quatre leviers susceptibles d'accompagner la montée en puissance des filières d'avenir : l'octroi de mer, le bouclier qualité-prix, la commande publique et la politique commerciale.
Ces outils doivent permettre de favoriser l'émergence de productions locales tout en renforçant leur compétitivité, notamment grâce à une meilleure valorisation des marques "Outre-mer" et "France" sur les marchés internationaux.
Le financement des entreprises innovantes apparaît comme l'un des principaux défis identifiés par les sénateurs. Le rapport recommande notamment de réorienter les dispositifs de défiscalisation vers les secteurs jugés prioritaires, selon une approche différenciée propre à chaque territoire. Il préconise également la création d'un fonds d'investissement pan-ultramarin destiné à accompagner les entreprises innovantes dès les phases d'amorçage et d'accélération.
Recherche et transmission des savoir-faire
La réussite de cette stratégie passe également par un renforcement de la recherche et de la formation. Les sénateurs souhaitent une recherche davantage orientée vers les besoins spécifiques des outre-mer, en renforçant les coopérations entre organismes nationaux et instituts locaux, en adaptant les contrats d'objectifs des établissements publics de recherche et en créant, au sein de l'Agence nationale de la recherche, une enveloppe spécifiquement dédiée aux projets ultramarins.
Ils plaident également pour une meilleure valorisation des ressources naturelles locales, notamment par l'inscription systématique et accélérée des plantes endémiques ultramarines à la pharmacopée.
Enfin, le rapport insiste sur le développement de la formation professionnelle afin de répondre aux besoins des nouvelles filières. Il recommande de recourir systématiquement à une gestion prévisionnelle des emplois et des compétences territoriales et d'expérimenter un dispositif de "compagnonnage ultramarin", fondé sur la labellisation de "Maîtres de transmission" chargés de préserver et de transmettre les savoir-faire traditionnels, à l'image des tisaneurs réunionnais.
À travers 21 recommandations, la délégation sénatoriale entend dessiner un nouveau modèle de développement pour les outre-mer, fondé sur l'innovation, la souveraineté économique et la valorisation des ressources locales. Une stratégie qui vise à transformer les nombreuses initiatives déjà présentes dans les territoires en véritables filières industrielles capables de soutenir durablement la croissance ultramarine.