Outre-mer : le Sénat préconise une "révolution copernicienne" de la stratégie française dans le Pacifique

Désignation d’un ministre délégué au Pacifique, poursuite du désenclavement de la Nouvelle-Calédonie, de la Polynésie française et de Wallis-et-Futuna par la création d’un marché commun des transports, renforcement des moyens financiers ou encore lancement d’un Erasmus Pacifique : telles sont quelques-unes des recommandations formulées dans le troisième volet de l’étude de la délégation sénatoriale aux outre-mer sur la coopération et l’intégration régionales. Consacré au bassin pacifique, ce rapport a été adopté le 28 mai 2026.

Après avoir consacré en 2024 une étude à la coopération régionale dans le bassin indien, puis en 2025 aux territoires ultramarins du bassin atlantique, la délégation sénatoriale aux outre-mer a achevé son cycle triennal avec l’adoption d’un rapport consacré aux collectivités ultramarines du Pacifique. La Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française et Wallis-et-Futuna forment en effet "un ensemble où la présence française dans le Pacifique représente le tiers du globe et qui concentre des enjeux géopolitiques majeurs", a rappelé en ouverture la présidente de la délégation, Micheline Jacques (LR, Saint-Barthélemy).

Dans ce contexte, la délégation estime qu’il existe un intérêt commun, pour la France comme pour les outre-mer, à renforcer l’intégration régionale de ces territoires. Pour le rapporteur coordonnateur, Christian Cambon (LR, Val-de-Marne), "l’approfondissement des coopérations interrégionales ne peut être qu’à l’avantage à la fois des territoires ultramarins et de la métropole".

Une intégration insuffisante

Or, selon Micheline Jacques et les trois rapporteurs - Guillaume Chevrollier (LR, Mayenne), Solanges Nadille (RDPI, Guadeloupe) et Rachid Temal (PS, Val-d’Oise) - cette intégration demeure aujourd’hui insuffisante. À l’issue d’une soixantaine d’auditions et de plusieurs déplacements sur place, la délégation dresse un constat en demi-teinte : coordination encore limitée entre l’État et les collectivités, dispersion des moyens, contraintes économiques et logistiques persistantes, concurrence croissante des puissances étrangères, sans oublier les difficultés propres à chaque territoire. Les rapporteurs évoquent notamment les incertitudes politiques qui pèsent sur le redressement de la Nouvelle-Calédonie ou encore le débat entre autonomie et indépendance en Polynésie française.

Malgré ces fragilités, les sénateurs estiment que la France dispose d’atouts majeurs pour renforcer l’influence de ses collectivités dans le Pacifique, à condition de revoir en profondeur sa stratégie indopacifique. Pour Rachid Temal, cela suppose même "une révolution copernicienne". "On ne doit plus regarder les outre-mer seulement depuis Paris", affirme-t-il, plaidant pour "un double regard" associant davantage les territoires à l’élaboration des politiques qui les concernent.

Changer de méthode

Les rapporteurs considèrent ainsi que l’État doit d’abord faire évoluer sa propre méthode. "La stratégie indopacifique garde les séquelles d’une décision élaborée sans concertation préalable et la parole française dans les instances régionales apparaît éclatée", soulignent-ils. Cette difficulté est particulièrement visible au sein du Forum des îles du Pacifique (FIP), où la France n’est que "partenaire de dialogue", tandis que la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française en sont membres à part entière.

Pour construire un véritable partenariat stratégique, les sénateurs proposent notamment la désignation d’un "ministre délégué pour le Pacifique" ainsi qu’une évolution du statut de Wallis-et-Futuna afin de lui reconnaître une compétence effective en matière de coopération régionale. Ils recommandent également l’organisation annuelle d’un débat au Parlement sur la stratégie extérieure de la France dans les outre-mer, précédé d’une consultation des collectivités concernées.

La délégation appelle également la France à s’appuyer davantage sur ses territoires pour affirmer sa présence dans la région. Ce rayonnement pourrait notamment passer par l’organisation, tous les trois ans, d’un sommet réunissant les États du Pacifique, la France et l’Union européenne au niveau des chefs d’État. Les rapporteurs insistent aussi sur le levier que représente la francophonie, à travers le développement de la mobilité étudiante et de la coopération universitaire régionale. Ils proposent à ce titre la création d’un "Erasmus Pacifique".

Renforcer les moyens financiers…

Le rapport souligne également la nécessité de renforcer les moyens financiers consacrés à la coopération régionale. Les sénateurs préconisent ainsi de doubler la dotation annuelle du Fonds Pacifique, dont les crédits sont passés de 3,2 millions à 1,8 million d’euros, au risque, selon eux, de réduire son action à un simple "saupoudrage". Ils recommandent par ailleurs de simplifier les mécanismes de financement de l’Agence française de développement (AFD), notamment par la création d’un dispositif associant les crédits des programmes budgétaires 123 (outre-mer) et 209 (aide au développement), ainsi que par la mise en place d’un fonds commun regroupant les financements destinés à la coopération économique régionale.

Autre axe mis en avant : la place des pays et territoires d’outre-mer (PTOM) dans la stratégie européenne. Les rapporteurs jugent que ces territoires demeurent aujourd’hui "trop en marge" des politiques européennes. Ils plaident donc pour une intégration systématique des représentants ultramarins, institutionnels comme économiques, dans les instances de pilotage des programmes européens.

… et désenclaver ces territoires

Les sénateurs souhaitent également profiter du prochain cadre financier pluriannuel de l’Union européenne (2028-2034) pour revoir la répartition des crédits alloués aux PTOM hors Groenland. Ils demandent qu’environ deux tiers de l’enveloppe leur soient désormais attribués, contre moins de la moitié actuellement. L’objectif serait également de porter à 100 millions d’euros les crédits consacrés à la coopération régionale des PTOM du Pacifique, contre moins de 35 millions dans la programmation 2021-2027.

Enfin, les rapporteurs rappellent que l’intégration régionale de ces territoires suppose aussi leur désenclavement. Ils préconisent d’agir simultanément sur plusieurs leviers : amélioration de la connectivité aérienne par la création d’un marché commun des transports dans le Pacifique, développement des liaisons maritimes inter-îles pour le fret comme pour les passagers, et accélération des infrastructures de connectivité numérique.

 

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