Municipales : un deuxième tour façon puzzle ?

Une gauche qui conserve les trois plus grandes villes, LR qui revient dans nombre de communes importantes, le RN qui renforce sensiblement son implantation locale surtout parmi les villes moyennes, LFI qui remporte plusieurs mairies notamment en banlieue, Renaissance et Horizons qui affichent une série d'élus de poids… Chacun ou presque aura pu, au terme de ce deuxième tour des municipales, afficher des succès. Le tout donnant lieu à une carte de France extrêmement morcelée. 

Environ 17,1 millions d'électeurs étaient appelés à voter ce dimanche 22 mars dans 1.580 communes et secteurs, sur quelque 35.000. Autrement dit, dans plus de 95% des communes, on n'était pas concerné par ce deuxième tour des municipales. Le scrutin impliquait en revanche 35% du corps électoral.

Comme au premier tour, la participation a été historiquement basse (hors exception de 2020, en pleine crise sanitaire). Elle s'élèverait à environ 57% (chiffre non encore officiel), donc pas davantage que dimanche dernier, alors que l'on misait a minima sur un frémissement.

Ce 22 mars au soir, les projecteurs étaient naturellement surtout braqués sur les plus grandes villes du pays, notamment là où les incertitudes étaient les plus fortes. Avec une bonne dose de suspens et de surprises.

Il y avait le trio de tête Paris, Lyon et Marseille, celui-là même qui faisait l'objet d'un nouveau mode de scrutin avec la loi du 11 août. Ces trois villes conserveront un maire de gauche. Paris, où Emmanuel Grégoire a largement battu Rachida Dati (50,52%, contre 41, 52%), l'Insoumise Sophia Chikirou recueillant 7,96% des voix. Lyon, où le maire écologiste Grégory Doucet, à la tête d'une coalition de gauche, a été réélu de très peu (50,67% ) face à l'ex-patron de l'OL, Jean-Michel Aulas (49,33%), lequel a dénoncé des "irrégularités" et entend déposer un recours. En sachant que les écologistes perdent en revanche la Métropole de Lyon, véritable siège du pouvoir local, où les listes de Véronique Sarselli, candidate LR et alliée de Jean-Michel Aulas, ont obtenu une majorité absolue d'élus. Marseille enfin, où le maire sortant Benoît Payan a été confortablement élu avec sa liste de gauche hors-LFI (54,34%) devant le candidat Rassemblement national Franck Allisio (40,30%), qui a de son côté balayé la droite classique locale, Martine Vassal passant tout juste la barre des 5% lui permettant d'avoir des élus au conseil municipal.

Des alliances en question

Au-delà des trois premières villes de France, le tableau se pixellise, avec peu de conclusions ou enseignements univoques à en tirer. Chaque formation politique aura d'ailleurs dimanche soir pu afficher une dose de satisfaction en s'appuyant sur quelques exemples éloquents.

Il a beaucoup été question de l'échec des fusions d'entre-deux-tours entre les socialistes/écologistes et LFI. De Toulouse à Clermont-Ferrand ou Limoges, les alliances avec le mouvement de Jean-Luc Mélenchon sont en effet vaincues. Et bien d'autres villes sont concernées. Ainsi à Avignon, l'ex-journaliste et candidat surprise Olivier Galzi (DVD) a remporté le scrutin face à la liste de la gauche (une "fusion technique" entre le PS David Fournier, ex-adjoint de la maire sortante, et la LFI Mathilde Louvain). Les Ecologistes, à Poitiers et Besançon, perdent des mairies remportées lors de la vague verte de 2020. LR en profite pour arracher plusieurs bastions historiques de la gauche. Tulle, ville de François Hollande où ce type d'alliance a été conclu, bascule également à droite. Elle aussi alliée à LFI, l'écologiste Jeanne Barseghian perd Strasbourg, reconquise par l'ex-maire socialiste Catherine Trautmann.

En plus de Lyon, certains contre-exemples toutefois. Dont Nantes où après un accord avec les Insoumis, la socialiste Johanna Rolland a été réélue pour un troisième mandat, en devançant de peu l'alliance de la droite et du centre (52,18%, contre 47,82% pour Foulques Chombart de Lauwe). L'association France urbaine, qui représente les grandes villes et leurs métropoles ou agglomérations, conserve ainsi sa présidente – tout comme son premier vice-président avec Jean-Luc Moudenc qui se maintient au Capitole à Toulouse, et tout comme sa secrétaire générale, la maire socialiste sortante de Rennes, Nathalie Appéré, réélue avec 43,78% des voix à l'issue d'une triangulaire où elle avait pour sa part refusé une alliance avec LFI.

Les socialistes conservent par ailleurs Lille et gagnent à Saint-Etienne, mais aussi Pau, où l'ex-Premier ministre François Bayrou essuie un échec.

Une France des villes moyennes ?

A droite, LR a pour sa part repris des couleurs en revenant en force dans les grandes villes d'où ils avaient pratiquement disparu il y a six ans, remportant des succès dans des municipalités historiquement de gauche - Clermont-Ferrand et Limoges donc, ou encore Besançon et Brest "Nous sommes toujours et plus que jamais, la première force politique locale de France", n'a d'ailleurs pas hésité à déclarer Bruno Retailleau, évoquant "cette France qui n'est plus regardée, celle des villes moyennes et des communes rurales".

C'est toutefois surtout ou du moins aussi la vague de victoires du RN que l'on aura relevé dans nombre de villes moyennes. Le RN a en tout cas renforcé son implantation locale, malgré le pari perdu de ses candidats vedettes Franck Allisio à Marseille, Laure Lavalette à Toulon ou Julien Sanchez à Nîmes. "Jamais le RN et ses alliés n'ont compté autant d'élus sur le territoire français", s'est félicité Jordan Bardella après la victoire à Carcassonne (Aude), Saint-Avold (Moselle), La Flèche (Sarthe) ou Menton (Alpes-Maritimes), se réjouissant aussi de la prise de Nice par son allié UDR, Eric Ciotti. Autres prises RN : Castres (sous-préfecture du Tarn, avec 30% des voix, au terme d'une quinquangulaire face à deux listes de droite, une du centre et une de gauche), Agde, La-Seyne-sur-Mer, Tarascon, Bagnols-sur-Cèze, Liévin, Amnéville, MontargisLa semaine dernière déjà, le parti avait doublé son nombre de maires dès le premier tour, avec 24 communes glanées.

Du côté de La France insoumise, après Saint-Denis, deuxième ville d'Ile-de-France gagnée dès le premier tour, le second tour a apporté une victoire dans une autre grande ville, Roubaix (Nord) avec son député David Guiraud. Et dans une autre ville populaire de Seine-Saint-Denis : La Courneuve, avec le député Aly Diouara. Dans la banlieue lyonnaise, les Insoumis l'ont emporté à Vénissieux, Saint-Fons et Vaulx-en-Velin (en battant de 104 voix la maire socialiste sortante Hélène Geoffroy, ancienne ministre déléguée à la Ville sous François Hollande). Avec Creil (Oise) et Le Tampon (La Réunion), le mouvement s'enorgueillit de diriger dorénavant sept villes de plus de 30.000 habitants. La "percée" du premier tour se "renforce", a affirmé le coordinateur national de LFI Manuel Bompard. "En tout état de cause, La France insoumise fait une entrée fracassante dans les conseils municipaux", a-t-il ajouté, précisant attendre au moins un millier de conseillers. Selon le constitutionnaliste Benjamin Morel toutefois, il y a "peu de villes où la majorité dépendra des Insoumis".

La prime au sortant a-t-elle marqué le pas ?

S'agissant, enfin, du "bloc central", pour les candidats estampillés Renaissance, Antoine Armand l'emporte à Annecy et Thomas Cazenave défait à Bordeaux le maire écologiste sortant Pierre Hurmic, ce qui permet au parti de revendiquer la conquête de deux villes de plus de 100.000 habitants. Renaissance revendique également la victoire notamment à Rodez avec Stéphane Mazars et à Tarbes avec Pascal Claverie. Chez Horizons, Édouard Philippe a été réélu au Havre avec 47% des voix et d'autres maires ont été réélus : Christophe Béchu à Angers, Arnaud Robinet à Reims, Xavier Bonnefont à Angoulême ou encore Patrick de Carolis à Arles. Le parti revendique quelques "conquêtes" dans des villes de plus de 30.000 habitats comme Périgueux, Annemasse (Haute-Savoie), Châtellerault, Saint-Brieuc ou encore Nogent-sur-Marne. Dimanche en milieu de soirée, le parti revendiquait 450 maires. Pour le Modem en revanche, au-delà de la défaite de François Bayrou à Pau, on enregistre également un revers à Agen où le maire sortant Jean Dionis du Séjour, élu depuis 2008, est battu par la gauche, ou encore à Mont-de-Marsan, où Geneviève Darrieussecq échoue à reconquérir la mairie.

La fameuse prime au sortant a-t-elle été cette année démentie ? L'analyse des résultats reste à affiner. Pas mal de cas de longévité extrême sont néanmoins observés. André Santini, 85 ans, élu depuis 1980, conserve son fauteuil à Issy-les-Moulineaux. Laurent Cathala, 80 ans, maire de Créteil depuis 1977, est lui aussi réélu. Christian Jeanjean, 83 ans, réussit le pari d'un septième mandat à Palavas-les-Flots. D'autres avaient scellé leur énième victoire dès dimanche dernier, tel Jean-Luc Chapon qui, affichant 43 ans de mandat de maire au compteur, est reparti pour un huitième mandat à Uzès. Et puis il y a les cas de figure inverses. Dont celui qu'aucun expert des collectivités ne peut avoir manqué. Clap de fin pour André Laignel, 83 ans, l'éternel numéro 2 de l'Association des maires de France, l'infatigable président du Comité des finances locales, maire depuis 1977, vient d'être battu à Issoudun. Il avait jusqu'ici, à huit reprises, toujours été élu dès le premier tour. Julien Dubot, son rival âgé de 39 ans, a évoqué "une certaine usure et un essoufflement du pouvoir en place".

 

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