Parcours scolaire, diplôme, parentalité… le haut-commissariat à la Stratégie analyse les mécanismes de la "pauvreté en héritage"
La pauvreté sévère à l'entrée au collège laisse une "empreinte" claire sur la situation des jeunes adultes qui l'ont connue : ils sont moins diplômés, plus souvent déjà parents et en situation de décrochage vis-à-vis de la formation et de l'emploi. Souvent davantage diplômées que les hommes, les jeunes femmes sont encore plus fragilisées, en partie du fait de la parentalité.
© Haut-commissaire à la Stratégie et au Plan et Adobe stock. Source : panel Depp des élèves entrés en sixième en 2007, apparié à l’enquête "Entrée dans la vie adulte" (EVA) de l’Insee
"Plus l’exposition à la pauvreté en sixième est intense, plus les conditions de vie à l’entrée dans l’âge adulte sont défavorables : sortie précoce du système scolaire, probabilité accrue de n'être ni en emploi, ni en études, ni en formation (Neet), et en emploi de percevoir un bas salaire." C'est ce que démontre le haut-commissariat à la Stratégie et au Plan dans une note d'analyse intitulée "La pauvreté en héritage", rendue publique ce 12 février 2026.
Ces données résultent de l'appariement de deux enquêtes, l'une portant sur les trajectoires dans le secondaire d'un panel d'élèves entrés en sixième à la rentrée 2007 (de la Depp, direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance) et l'autre étant l'enquête "Entrée dans la vie adulte" de l'Insee. Il a été ainsi possible de suivre "une cohorte d'élèves pendant seize ans, de leur entrée au collège jusqu’à l’âge de 26-27 ans (entre 2007 et 2023)" (quelque 8.100 personnes ayant répondu aux deux enquêtes, en France hors Mayotte).
Des parcours "plus heurtés" dès l'école primaire
La pauvreté a été ici appréhendée de façon globale, à travers un "indicateur multidimensionnel" prenant en compte les dimensions économique ("élèves dont les parents se situent parmi les 20% des ménages aux revenus les plus faibles en France"), matérielle (absence d’un ordinateur ou d’un accès à internet dans le ménage), administrative (statut de boursier) et de vulnérabilité "ressentie". Ainsi, quatre groupes sont distingués parmi les élèves en sixième en 2008 : ceux n'ayant connu aucune forme de pauvreté (55,6%), ceux concernés par une forme de vulnérabilité (22,5%), ceux touchés par deux dimensions ("pauvreté non sévère", 11,8%) et ceux caractérisés par trois ou quatre formes de vulnérabilité ("pauvreté sévère", 10,1%). Les élèves de sixième en situation de "pauvreté sévère" vivaient en 2007-2008 plus souvent dans une famille monoparentale (49%, contre 15% pour l'ensemble), avec des parents faiblement diplômés (49% de brevet ou diplôme inférieur, contre 15% pour l'ensemble), ouvrier ou employé ou sans emploi pour la mère (55% pour ce dernier indicateur, contre 22% pour l'ensemble).
"Les élèves en situation de pauvreté présentent également, dès l’entrée en sixième, des parcours plus heurtés que leurs camarades", est-il mis en évidence. Ces enfants sont entrés plus souvent tardivement à l'école maternelle ou ont davantage redoublé en primaire (jusqu'à 31% des enfants en situation de pauvreté sévère). Les aspirations des parents sont également plus limitées, puisque seulement 28% des parents d’élèves en situation de pauvreté sévère envisageaient dès la sixième un baccalauréat général pour leur enfant, contre plus de la moitié pour les parents d'élèves non exposés à la pauvreté.
Une "surpénalité féminine" : 33% de Neet parmi les jeunes femmes ayant connu la pauvreté
Ces difficultés se "prolongent jusqu’à la fin de la formation initiale, avec des niveaux de diplôme nettement plus faibles chez celles et ceux exposés à la pauvreté à l’entrée au collège" : 18% seulement de diplômés du supérieur long, contre la moitié parmi ceux qui n'ont pas été exposés à la pauvreté.
L'insertion professionnelle est ensuite plus difficile pour ces adultes de 26-27 ans, qui ont en outre plus souvent déjà au moins un enfant (30%, contre 17% pour l'ensemble et 11% parmi ceux n'ayant pas été exposés à la pauvreté). En 2023, parmi ces jeunes adultes ayant été exposé à une pauvreté sévère à leur entrée au collège, 28% ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation (Neet), contre 10% pour ceux qui n'ont pas été exposés à la pauvreté.
Mais, en plus du degré de pauvreté, le fait d'être une femme est un facteur de vulnérabilité supplémentaire puisque ce taux s'élève à 33% pour les femmes contre 22% chez les hommes. "Si les jeunes femmes qui ont connu la pauvreté dans leur adolescence sont, en moyenne, plus diplômées que les hommes, celles qui ne le sont pas connaissent des conditions de vie plus défavorables que leurs homologues masculins en début de vie adulte", observent les auteurs de l'analyse. Cette "surpénalité féminine" est liée selon eux à la parentalité, qui "accroît nettement le risque d’éloignement du marché du travail, quand elle a l’effet inverse chez les hommes".
"Les désavantages s’installent tôt et se cumulent" : dépenser plus pour les élèves du primaire ?
L'"empreinte de la pauvreté à l'adolescence se transmet essentiellement" par trois canaux : le niveau de diplôme atteint, qui "occupe une place prépondérante", la parentalité et le contexte socioéconomique de la commune de résidence.
"Les désavantages s’installent tôt et se cumulent", conclut le haut-commissariat à la Stratégie et au Plan, qui considère que ces résultats plaident "pour concentrer l’action publique en amont afin de prémunir ces trajectoires défavorables, alors même que la dépense d’éducation par élève est plus faible en primaire que dans le secondaire ou le supérieur". Et qui estime que davantage de mixité sociale au collège "pourrait contribuer à réduire les écarts de trajectoire entre enfants pauvres et non exposés" – avec une référence aux travaux de l'économiste Nina Guyon qui démontreraient "qu’une politique de fermeture d’un collège en quartier défavorisé, assortie de la réaffectation des élèves dans d’autres collèges de la même ville, réduit le risque de décrochage après le collège chez les élèves déplacés".