Pollution de l'eau : le curatif trois fois plus coûteux que le préventif, selon une nouvelle étude
Un traitement curatif de la pollution de l'eau en nitrates et en pesticides est "en moyenne trois fois plus coûteux" qu'une approche préventive, selon les conclusions d'une étude menée par l'agence de l'eau Seine-Normandie. Un rapport d'inspections publié fin juillet estime de son côté les surcoûts totaux de dépollution de l’eau aux pesticides et PFAS "entre 6,15 milliards d'euros et 11,3 milliards d'euros par an" et propose de nouvelles pistes de financement.
© Adobe stock
"Il est en moyenne 3 fois plus coûteux de dépolluer des eaux brutes chargées en nitrates et pesticides, que de réduire la pollution à la source, toutes choses égales par ailleurs", indique une étude de l'agence de l'eau Seine-Normandie dévoilée ce 7 septembre par le média Contexte. Ce ratio "s'aggrave lorsque la collectivité traite de faibles volumes et lorsque les eaux brutes sont plus fortement chargées en polluants", ajoute-t-elle.
L'agence de l'eau Seine-Normandie, qui contribue à définir la politique de l'eau du bassin de la Seine et de ses affluents (l'Yonne, la Marne, l'Oise...), finance la mise en oeuvre de cette politique en vue d'une gestion durable, en subventionnant les projets d'acteurs locaux, grâce à des redevances perçues auprès des usagers.
"Murs d'investissements" pour les services d'eau
Rappelant que les collectivités et leurs services d'eau sont confrontées à un "mur d'investissements" pour l'entretien de réseaux vieillissants et pour faire face aux conséquences du changement climatique et aux pollutions émergentes, elle a souhaité "évaluer et comparer, du point de vue économique, les coûts de scénarios préventifs de protection des captages et curatifs de traitement de l'eau brute".
Elle s'est appuyée pour cela sur 21 aires d'alimentation de captages (AAC), "en chiffrant des scénarios sur la base des caractéristiques propres à chacune". Si à long terme, globalement, le curatif coûte 3,2 fois plus cher que le préventif, "pour le service d'eau potable, l'écart en faveur du scénario préventif" se creuse : "si l'on raisonne du point de vue du reste à charge supporté par le service d'eau", le coût du curatif devient alors "13 fois plus important", indique l'étude.
En outre, les autrices de l'analyse soulignent que le scénario préventif comporte "de multiples cobénéfices : coûts évités de surtraitement par une maîtrise voire une amélioration de la qualité des eaux brutes, moindre pollution des milieux naturels, coûts sanitaires liés aux pesticides évités, etc.".
En dépit de cette "démonstration", contrairement aux actions curatives, le scénario du "tout préventif" se heurte aux difficultés de mise en oeuvre, "sachant que la décision de changer les pratiques agricoles ne revient pas à la collectivité, et dépend d'un contexte national et régional favorable à l'agroécologie", conclut cette étude.
Rapport d'inspections
Missionnés fin 2025 sur le financement de la dépollution de l’eau aux pesticides et PFAS, l’Igedd, le CGAAER et l’Igas ont estimé de leur côté les surcoûts totaux "entre 6,15 milliards d'euros et 11,3 milliards d'euros par an" dans un rapport remis au gouvernement en mai dernier qui n'a été rendu public que le 30 juillet. Les trois inspections rappellent qu'en 2024, "un peu plus de 29% de la population française a été exposée" à la présence dans l'eau potable de "pesticides ou de composés per‑ et poly‑fluoroalkylés (PFAS), polluants chimiques d'origine humaine, à des niveaux de concentration dépassant les limites de qualité européennes".
Dans leur très grande majorité, les dépassements actuels des limites de qualité de l’eau potable découlent de l’usage passé de substances polluantes désormais interdites. "Cette situation est préoccupante pour la santé des populations, fragilise l’accès à l’eau, pèse sur la confiance de la population dans l’eau potable et sur les finances publiques", souligne la mission.
"Application limitée du principe pollueur-payeur"
Selon elle, le service public de l’eau potable est "fragilisé par un sous-investissement structurel et un modèle de financement insuffisamment couvert par le niveau du prix de l’eau, par l’application limitée du principe pollueur-payeur et par une solidarité territoriale restreinte". Elle propose une combinaison de recommandations visant "par ordre de priorité" à "éviter la dégradation des ressources encore préservées, réduire les flux de pollution lorsque cela reste possible, et réserver les réponses curatives lourdes aux situations où elles sont devenues indispensables".
Le rapport formule plusieurs pistes. Parmi celles-ci, la nécessité de disposer de "recettes additionnelles potentielles en provenance de redevances mettant en oeuvre le principe pollueur‑payeur dont, notamment, la redevance PFAS, la responsabilité élargie du producteur (REP) et la redevance pour pollution diffuse pour 1,2 milliard d'euros par an".
La mission propose en outre "un renforcement de la taxe Gemapi à hauteur de 650 millions d'euros par an afin d'abonder le financement de la protection du grand cycle de l'eau et de dégager des moyens financiers en faveur de l'eau potable au sein du programme de financement des agences de l'eau".
À ces pistes devra s'ajouter "à terme à une hausse du prix moyen de l'eau", estimée par la mission, selon les scénarios et le niveau d'ambition retenus dans la stratégie de dépollution, "de 3,5 % à 59 %, avec une forte variabilité selon les territoires". La mission rappelle que selon le secrétariat général à la planification écologique, une hausse du prix moyen de l'eau de 35% est "le maximum acceptable par la population générale" et que toute hausse du prix de l'eau "doit être accompagnée de mécanismes de solidarité territoriale, de tarification sociale ou saisonnière et de soutien aux ménages les plus vulnérables", la mission juge de plus "incontournable" "l'accroissement de l'endettement des collectivités" pour "financer les investissements" et "lisser cette évolution sur une longue période".
Besoin d'une stratégie nationale "portée au plus haut niveau"
L'inspection générale des finances (IGF), également concernée par la lettre de mission initiale, a rendu son propre rapport, également publié le 30 juillet. Dans ses conclusions, elle prévient qu'"investir dans des interconnexions ou du traitement sera à la fois nécessaire pour respecter les limites de qualité de l'eau distribuée et coûteux" mais "ne constituera pas une réponse efficace pour maîtriser durablement les pollutions et réduire l'exposition". "La prévention, peu mobilisée aujourd'hui, est indispensable pour garantir une eau de qualité dans la durée", poursuit-elle.
Selon l'IGF, une "stratégie nationale, portée au plus haut niveau, combinant réglementation pour réduire les pollutions à la source, financements ciblés, principe pollueur‑payeur et pilotage interministériel est urgente". Son rapport estime le coût de la dépollution "à environ 2 milliards d'euros par an à court terme, ce qui nécessitera une hausse du prix de l'eau de 25 à 30%".