Savoir-nager : les moyens seuls ne suffisent pas
Une étude publiée par la délégation interministérielle des Jeux olympiques et paralympiques démontre, à partir de l'exemple de la Seine-Saint-Denis, que ni l'augmentation du nombre de piscines ni les moyens humains mis en œuvre suffisent à eux seuls à augmenter la réussite au test du savoir-nager au collège.
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Avoir des piscines et des enseignants sont deux conditions nécessaires mais non suffisantes pour apprendre à nager, selon l'étude d'impact de l'organisation de Paris 2024 sur le niveau de savoir-nager en Seine-Saint-Denis. Réalisée par les unités de recherche en sport et sciences sociales des universités de Lille et de Strasbourg et publiée fin mai par la délégation interministérielle des Jeux olympiques et paralympiques, cette étude a cherché à savoir si le département – qui a notamment bénéficié de quatre nouvelles piscines, d'une extension et de bassins éphémères afin d'accueillir l'essentiel des épreuves aquatiques des Jeux – a pu rattraper son retard en termes d'apprentissage.
Avant le lancement des travaux des infrastructures olympiques, la Seine-Saint-Denis comptait moins de 60 m² de bassin de natation pour 10.000 habitants, contre plus de 160 m² en moyenne en Île-de-France et 260 m² au niveau national. De son côté, le taux de réussite des élèves de sixième au test de savoir-nager sur l'année scolaire 2014-2015 montrait "une différence significative" entre la Seine-Saint-Denis (78,4% de réussite) et la moyenne nationale (88,9%), même si le département était loin d'être dernier de la classe, dix-neuf autres se classant derrière lui.
Un écart qui se creuse
La première grande question de l'étude a été de savoir si, en 2022-2023, alors que la la Seine-Saint-Denis avait gagné des mètres carrés de bassin de natation, son taux de réussite au test de savoir-nager avait augmenté et si son classement national était plus élevé. C'est tout le contraire qui s'est passé. "Les taux de réussite en Seine-Saint-Denis sont significativement inférieurs à ceux de la base de données nationale (59,25% contre 86,84%)", écrivent les rapporteurs. De plus, la Seine-Saint-Denis est désormais avant-dernière au niveau national, juste avant Mayotte.
Ces résultats sont d'autant plus frappants que, comme le soulignent les rapporteurs, les analyses valident une tendance à la stabilisation du niveau des élèves concernant le savoir-nager à l'échelle nationale entre les deux enquêtes. Autrement dit, contrairement à l'hypothèse de départ selon laquelle les taux de réussite aux tests du savoir-nager auraient dû progresser en Seine-Saint-Denis après l'annonce de l'organisation des Jeux, l'écart du département à la moyenne nationale se creuse, conclut la première étude du rapport.
Un "rattrapage impossible"
Dès lors, la deuxième étude a cherché à identifier les variables impactant le taux de réussite au test de savoir-nager, tandis que la troisième a tenté de déterminer les obstacles à l'amélioration des taux de réussite par des entretiens menés auprès des acteurs locaux de l'organisation du savoir-nager.
Parmi les variables impactant la réussite, les auteurs mettent d'abord en avant deux facteurs : la part élevée de jeunes dans la population de la Seine-Saint-Denis, qui se traduit par une croissance soutenue des effectifs scolaires et un déficit en piscines et en mètres carrés de plan d'eau malgré la mise en service de nouveaux bassins. Ainsi, "même au sein d'un département globalement sous-doté, des zones apparaissent en situation de tension particulièrement forte, là où la croissance des effectifs scolaires a été la plus rapide et où l'offre en bassins est demeurée rare ou tardive". Évoquant un "rattrapage impossible", les auteurs n'en appellent pas moins les décideurs "à articuler et à anticiper plus étroitement les politiques d'investissement structurel avec la trajectoire démographique différenciée d'un EPT [établissement public territorial] à l'autre au sein du département, en s'appuyant sur des diagnostics régulièrement actualisés des évolutions sociales (croissance des effectifs scolaires, recompositions socio-résidentielles, débuts de gentrification dans certains secteurs), et à cibler prioritairement les zones où la tension entre population scolaire et capacités physiques d'accueil est la plus forte."
Pas de déficit de moyens
Au-delà du lien entre population et surface de plan d'eau, le rapport analyse d'autres "facteurs structurants", comme les volumes horaires réservés aux écoles. Ici, les piscines de Seine-Saint-Denis accordent une place importante aux scolaires dans l'usage global de leurs plans d'eau, avec des parts d'occupation souvent supérieures à celles observées ailleurs. Ce qui amène les auteurs à estimer que "la faiblesse des taux de réussite au savoir-nager en Seine-Saint-Denis ne peut pas être attribuée à un désengagement des collectivités ou à un défaut de mise à disposition des bassins aux scolaires".
De la même manière, la Seine-Saint-Denis n'apparaît pas systématiquement en situation défavorable en termes de moyens humains. Les piscines du département déclarent davantage de surveillants par créneau en sixième que les autres territoires, avec des écarts "statistiquement significatifs". Idem pour le niveau d'encadrement en primaire jugé "particulièrement dense" alors que le nombre et la durée des leçons de natation (curriculum) sont en augmentation. Pour les rapporteurs, l'ensemble de ces données "invalide l'hypothèse d'une explication unique par déficit de moyens". Ils estiment au contraire que "des densités [d'encadrement et de curriculum] plus élevées peuvent coexister avec des résultats plus faibles, probablement parce que d'autres déterminants structurels (composition des publics, priorisation de l'offre, stratégies de rattrapage, hétérogénéités intradépartementales) pèsent sur les deux variables". Ils soulignent alors que "la Seine-Saint-Denis se lit moins comme un territoire carencé que comme un territoire sur-sollicité, c'est-à-dire un système proche de ses plafonds organisationnels, où la moindre instabilité (transport, annulations, discontinuités de cycles, replanifications) peut dégrader fortement la trajectoire d'apprentissage [...]".
Une dilution du temps pédagogique utile
L'enjeu principal, poursuivent les rapporteurs, devient alors "la conversion des moyens en apprentissages effectifs, réguliers et cumulatifs, plutôt que l'accumulation de moyens mesurés en volumes bruts". Or la troisième étude met justement en évidence une "dilution du temps pédagogique utile" : "Entre les contraintes logistiques (transports), les effectifs chargés et des pratiques pédagogiques parfois attentistes, le temps moteur réel de l'élève est insuffisant pour garantir les transformations nécessaires." Le rapport dénonce également une "bureaucratisation de l'offre" à travers une logique de financement des dispositifs d'apprentissage de la natation par appels à projets qui "a instauré une mise en concurrence des acteurs et une instabilité chronique des actions".
Enfin, le rapport souligne le poids des inégalités sociales. En Seine-Saint-Denis, l'école se retrouve ainsi "à porter la charge de l'acculturation aquatique pour des enfants dont les familles, pour des raisons sociales, économiques et culturelles, en sont éloignées". Or, "l'institution scolaire, dans sa configuration actuelle, ne parvient pas à compenser ce déficit de capital culturel et corporel initial qu'il s'agit de faire rattraper aux élèves défaillants". La quatrième et dernière étude montre par ailleurs qu'à caractéristiques socio-économiques équivalentes avec ceux d'autres départements, les élèves de Seine-Saint-Denis ne présentent pas de déficit spécifique dans l'acquisition des compétences aquatiques.
En guise de conclusion, le rapport affirme que "le cas du savoir-nager en Seine-Saint-Denis illustre la nécessité de dépasser les approches sectorielles pour embrasser une vision globale de l'éducation [...] aquatique". De même, "la réussite de cette politique ne dépendra pas uniquement de la livraison de nouveaux bassins, mais de la capacité des acteurs publics à reconstruire une alliance éducative locale, cohérente et durable".